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Hommage à Jean Ducruet s.j.

Le départ d'un géant

Rendre hommage à un géant qui disparaît n'est pas chose aisée. Le remercier au nom de tant de générations qu'il aura marquées c'est si peu pour cet homme de Dieu d'abord, ce pédagogue, cet humaniste, ce Recteur bâtisseur de l'USJ pendant 20 longues années. Grand bâtisseur, dans la vraie lignée des disciples de saint Ignace, il a appris à des légions de Libanais à être de véritables citoyens dont le pays peut être fier.
On peut avoir apprécié Jean Ducruet, s.j., on peut l'avoir contesté, mais il n'aura jamais laissé indifférent. Cinquante ans durant, dont une trentaine des plus noirs sur ce petit bout de terre, il a été au service du pays et de sa jeunesse. Un pays qui était devenu le sien et qu'il connaissait sur le bout des doigts, pour des raisons évidentes, bien mieux que tous ses politiques réunis. Lui qui savait parler aux grands de ce monde avec la même facilité qu'il avait à retenir l'attention de ses étudiants.
Peu de Libanais auraient rêvé pour le Liban ce que ce battant a réalisé « malgré tout et tous ». Peu de Libanais auraient eu son courage, sa détermination, sa lucidité, son engagement et même son humour, par moments, devant des situations difficiles, voire graves. Un humour accompagné de ce sourire en coin plus éloquent que toute littérature.
Il pouvait s'imposer  comme l'autorité incontestée, elle-même contestée parfois. Mais il savait être, par ailleurs, l'ami ou le complice.
Et c'était bon ainsi.

Maria CHAKHTOURA

* * *

« Les chênes qu'on abat... »

« Les chênes qu'on abat... » C'est ce mot célèbre, prononcé lors du décès d'un grand de ce monde, qui vient spontanément à l'esprit quand on apprend le décès du père Jean Ducruet, survenu à 22 heures dans la nuit du samedi 13 mars, à l'âge de 88 ans. Seule la maladie, qu'il a accueillie avec sérénité, pouvait venir à bout de celui qui, comme un chêne, résistait à tous les bouleversements, avec courage, détermination et persévérance. À la tête de l'Université Saint-Joseph de Beyrouth de 1975 à 1995, Jean Ducruet était devenu le symbole de la pérennité de notre institution et, avec elle, celui d'un Liban libre et pluriel.
Dans le parcours de ce grand jésuite, comme le pensent et le disent ceux qui l'ont connu de près, certaines potentialités sont à relever, liées aux charismes de cet homme de Dieu et de cet universitaire, puisant sa force, en même temps dans la foi et dans la science, les intégrant dans un profond humanisme. Son intolérance pour l'injustice et les décisions arbitraires le pousse en 1943 à vouloir se soustraire aux fourches Caudines du nazisme. Il n'a alors que 21 ans et vient tout juste d'entrer dans la Compagnie de Jésus. Repris, il ne sera libéré qu'en 1945. Il arrive au Liban vers la fin des années cinquante et occupe aussitôt le poste de vice-chancelier de la faculté de droit et de sciences économiques. Et c'est en 1960 qu'il fonde la revue Travaux et Jours, revue bimestrielle de toute l'université à laquelle, d'ailleurs, il a continué à collaborer jusqu'au mois dernier, dans une rigueur et une régularité hautement exemplaires.
Un homme de parole, certes, mais aussi un homme de grand courage. Si durant toute la période noire de 1975 à 1991, l'USJ, déplaçant ses institutions d'un lieu à un autre pour mettre à l'abri ses étudiants, a pu poursuivre ses activités académiques et ses prestations, c'est bien grâce à l'ingéniosité de son recteur alors surnommé par nous tous « Ducruet, le bâtisseur ». Il dira à un intime inquiet de le voir revenir dans son bureau de la rue de Damas, à la suite d'une rafale : « J'ai fait bloquer l'angle de tir. La présence de l'USJ sur cette ligne-frontière est tout un symbole. Si l'USJ et son recteur devaient battre en retraite à cause d'une balle de franc-tireur, il y aurait de quoi désespérer de l'avenir. » Tel était Jean Ducruet : un témoignage vivant de courage et de détermination, pour l'université, pour le Liban, pour la liberté de pensée et pour la formation des étudiants aux valeurs fondamentales.
L'Université Saint-Joseph lui doit la véritable institutionnalisation du rectorat et sa structuration comme organisme central gérant l'ensemble des facultés et des instituts selon une charte réglementaire précisant les droits et les obligations de toutes les personnes engagées par l'Université. Dans ce sens, il y a un avant et un après Jean Ducruet. Ces institutions évoluent en permanence par l'action du conseil de l'université qui en évalue les performances et en oriente la mise à jour. Évoquer l'extension de l'USJ sous les quatre mandats successifs du père Ducruet serait ici superflu tant cette réponse aux besoins du pays dans la capitale, au Nord, au Sud et dans la Békaa, est connue de tous : les campus rénovés, l'Hôtel-Dieu réactualisé, des institutions créées ou modernisées, etc. J'évoquerai particulièrement, ici, une occasion annuelle, également instaurée par notre grand disparu, le 19 mars, fête patronale de notre université et le discours tant attendu du recteur. Nous étions, certains, à l'appeler le « discours du trône », que nous écoutions, une heure durant, debout, avant la construction de l'amphithéâtre qui porte son nom, au campus des sciences et technologies à Mar-Roukoz. C'était pour nous la feuille de route pour l'année, les recommandations tant pédagogiques que politiques qui devaient guider notre action et motiver notre présence auprès des étudiants. Un discours simple, clair, souvent empreint d'émotions, toujours direct et adressé à tous sans ambages : enseignants, hommes politiques et responsables dans divers secteurs de la vie collective. La tradition instaurée constitue désormais une constante liée à la rencontre de la Saint-Joseph.
On a longtemps qualifié le père Ducruet, métaphoriquement, de grand Libanais, du fait de son engagement, corps et âme, dans les divers problèmes du pays. Métaphore devenue réalité, puisque depuis le 22 novembre 2003, le père Ducruet est libanais par naturalisation. Il reposera désormais sous les pins de ce beau cimetière des pères jésuites à Jamhour, tout près des jeunes pour qui il aura consacré plus de 68 ans à leur service depuis son entrée à la Compagnie de Jésus en 1943 et au Liban depuis 1960. Il reposera dans cette terre qu'il a tant aimée, dans ce pays, son pays, auquel il a toujours cru avec son optimisme réaliste et son sens du devoir. Il reposera le cœur tranquille, laissant derrière lui, entre les mains des fils de saint Ignace, une institution solide, à son image et déterminée comme lui, pour affronter l'avenir, toujours incertain, dans le pays de toutes les contradictions et de tous les espoirs.

Mounir CHAMOUN
Professeur à l'Université Saint-Joseph
Le départ d'un géant
Rendre hommage à un géant qui disparaît n'est pas chose aisée. Le remercier au nom de tant de générations qu'il aura marquées c'est si peu pour cet homme de Dieu d'abord, ce pédagogue, cet humaniste, ce Recteur bâtisseur de l'USJ pendant 20 longues années. Grand bâtisseur, dans la vraie lignée des disciples de saint Ignace, il a appris à des légions de Libanais à être de véritables citoyens dont le pays peut être fier.On peut avoir apprécié Jean Ducruet, s.j., on peut l'avoir contesté, mais il n'aura jamais laissé indifférent. Cinquante ans durant, dont une trentaine des plus noirs sur ce petit bout de terre, il a été au service du pays...