La force du destin et le dynamisme de la sculpture.(Michel Sayegh)
En effet, dans la galerie Aïda Cherfan* qui a pignon sur rue, une grande toile est accrochée dans la vitrine. Il s'agit d'un homme assis à sa table, découpant des petits papiers. C'est l'artiste lui-même qui, avec ce simple geste évocateur, invite le visiteur à rentrer et à traverser avec lui ses années de travail en toute générosité et authenticité. Ce même geste, devenu avec le temps son second souffle, qui résume toute sa démarche artistique.
«On ne devient pas artiste par hasard, signale la galeriste. Si le talent se manifeste sans doute dès le jeune âge, seuls l'acharnement et la persévérance le font s'épanouir.» En optant pour cette sélection qui s'étale sur plus de quarante ans - beaucoup d'œuvres de Madi d'avant 1960 ont été brûlées et endommagées -, un choix d'ailleurs assez personnel, précise-t-elle, il était essentiel de montrer la diversité du talent de Hussein Madi tout en mettant l'accent sur ses multiples facettes et de faire un éclairage sur une œuvre jamais mise en jachère.
Les années Madi ne sont pas des époques linéaires bien délimitées. Elles sont à l'image du travail de l'artiste, structurées mais exubérantes, au tracé bien souligné, mais néanmoins bouillonnantes.
Le dessin. C'est là où tout commence et par là où tout découle. Comme une source de vie. Autant les acryliques que les techniques mixtes, les sanguines, les lavis, les sculptures ou les conceptions d'objets, elles ont toutes trouvé naissance dans ce dessin. Dans ce trait que Hussein Madi s'amuse à moduler telles des notes de musique, à répéter comme une calligraphie, à dynamiser comme les battements d'un cœur et à tendre comme un arc. Comme s'il voulait aller plus haut. S'envoler comme ses oiseaux. Vers l'au-delà du trait. Vers le trait absolu. Atteindre cette liberté, cette connaissance intègre, cette spiritualité qui est l'essence même de l'art et dans laquelle tout artiste aspire à se retrouver.
Remodeler le monde
Toujours muni d'un crayon et d'un cahier, dans les rues de Rome (où il a vécu quelques années) ou dans celles de son pays natal, Madi observe, croque, dessine. Son œil capte, sa pensée transmet et sa main obéit, et voilà que le dessin naît. Il suffit d'un rien, d'une femme, d'un oiseau, d'une barque, d'un masque, d'un taureau ou d'un cheval (tous les thèmes chers à son cœur), mais aussi d'une veste, d'une posture, d'une robe à fleurs ou d'un regard accrocheur pour que son cœur s'emballe et que les images se précipitent dans son esprit. Il faudra alors les coucher sur papier, sur la toile, sur tout ce qu'il a sous la main. Il faudra les assembler, les restructurer, les composer et marier la couleur à la ligne. Bref, remodeler la vie à sa façon. Qu'importe alors le médium, le support! Pourvu qu'il soit en harmonie avec la justesse du propos.
Hussein Madi n'a que faire des modes, des clichés, des a priori. Son tempérament solitaire le pousse à tous les défis. Tous les excès. S'échapper dans les couleurs et les formes, défier la matière, la plier à ses désirs, mais aussi ne pas se laisser emprisonner par habitude dans un exercice figé, telles sont les raisons qui le poussent à toujours mettre les voiles et son art à prendre le large. Ainsi, s'il a plongé en 2000 dans le figuratif pur en faisant fi du qu'en-dira-t-on, il a continué par ailleurs à surfer en toute aise sur les encres, fusains, pastels et aquarelles en prenant soin de ne pas négliger ses sculptures (tôle et fer) ni terre glaise ou conception d'objets. Récemment, il s'amuse à mélanger le sable à l'acrylique pour créer des impressions nouvelles. C'est ce savoir-faire en éveil, qu'il met toujours au service de sa vocation d'artiste, qui donne à son art sa singularité.
Alors pourquoi pas? semble demander Madi avec humour et malice. Pourquoi ces oiseaux n'auraient-ils pas de cerises entre leur bec? Pourquoi cette jeune fille ne serait-elle pas jalouse de Vénus? Et cette femme alanguie ne laisserait-elle pas tomber sa chaussure rouge? Pourquoi le bleu Matisse ne se marierait-il pas au brun et à toutes les autres teintes? Tel est son univers, du moins ce que son œil voit et sent. Un univers vibrant de sensualité, plein de simplicité et de sincérité, teinté à la fois d'ironie et de poésie, robuste comme ses sculptures en fer, mais éthéré et vaporeux comme ses lavis; franc malgré la superposition des couleurs et des lignes. Un univers non hermétique, mais ouvert à tout ce qui l'entoure.
Cette sélection ne serait donc qu'une «révérence » gracieuse, un coup de chapeau à celui qui ne cesse à travers son travail de se mettre à nu en sondant au fil des jours les dimensions de son potentiel artistique.
* Galerie Aïda Cherfan, place de l'Étoile. Jusqu'au 26 mars. Tél. : 01/983111-222.


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