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Culture

Chut ! On fait du bruit

On a connu Stéphane Rives en saxophoniste féru de musique expérimentale. Le voilà qui se lance, à Beyrouth, dans un nouveau projet où il entreprend de « sculpter » la matière... sonore.

Stéphane Rives aux commandes de son ordinateur portable.  (Photo Tanya Traboulsi)

C'est au Beirut Art Center que Stéphane Rives a lancé son dernier projet en date, intitulé « Les îlots de la mémoire ». Il faut avouer que l'atmosphère feutrée et complètement insonorisée de l'amphithéâtre du BAC se prêtait à merveille à ce genre de performance. Dans la pénombre assourdissante, on aurait pu entendre voler une mouche. Mais, à la place, nous avons entendu plein d'autres sonorités, fragmentées, amplifiées, disséquées, filtrées...
Tout a commencé par une promenade aérienne sur le dos d'un insecte bourdonnant. Cela s'est poursuivi par une chute abyssale dans un cylindre qui résonne à vide. Puis, virée bucolique agrémentée du chant des grillons. Flânerie, ensuite, sur un chemin couvert de gravats. L'on a distingué le grincement d'un vieux portail en fer. Puis le cliquetis d'une machine à écrire. Ce son s'est transformé en crissement de brindilles sèches sous les pas d'un promeneur. Puis des décharges statiques ont déchiré l'air... et les tympans. Les bruits, stridents, sont magnifiés à n'en plus ouïr. L'atmosphère tant et tellement chargée d'électricité que l'orage a fini par éclater. Sous une pluie battante, les spectateurs ont atterri brusquement et ont réalisé alors qu'ils venait d'assister à une séance de cinéma pour les oreilles.
Évidemment, l'on serait tenté d'employer les adjectifs : « bruitistes », « extrêmes », « désordonnées », « byzantines », « sublimes », « minimales » ou tout simplement « inaudibles ». Sans oublier « bizarres », « spéciales », « sibyllines », « étranges », « singulières »... Toute cette armada pour qualifier les recherches musicales du saxophoniste par ailleurs bien connu de cette scène si particulière qu'est la musique expérimentale... Mais gardons l'esprit ouvert, et tentons plutôt de suivre l'artiste dans ses déambulations auditives et philosophiques. On l'aura compris, ses « îlots de mémoire » sont une suite de phénomènes sonores. Pour simplifier les choses, disons qu'il s'agit de la musique constituée de bruits de tous les jours enregistrés et manipulés par ordinateur. À la fin de la performance, l'on se hâte de demander à Rives de qualifier sa démarche. À l'entendre, l'on comprend que les choses ne sont pas aussi simples qu'elles le paraissent. « Ma réflexion musicale se concentre sur la question de la pratique. Je ne suis pas mû par une intention musicale au sens strict du terme, mais l'expérience du son que je propose représente un moyen d'"exciter" l'auditeur, une manière d'interroger, de bousculer le sentiment de sécurité psychologique. »
Stéphane Rives ne tarit pas d'éloges sur le pouvoir évocateur des bruits. Sur son plaisir à manipuler le son après l'enregistrement.
L'artiste possède à son actif près de 25 ans de pratiques musicales. Des débuts marqués par 12 ans d'études de piano, de solfège, d'harmonie, de contrepoint et d'histoire de la musique dans différents conservatoires de la région parisienne et à l'École normale de musique de Paris. Puis Rives découvre le saxophone. Et c'est la rupture avec la conception conservatrice de la musique officielle. L'instrument à vent devient alors l'outil premier de sa recherche musicale. Son travail se concentre principalement sur la création contemporaine et expérimentale dans une mise en jeu acoustique concrète de l'instrument.
« Je rompais avec la distance imposée par le piano, et, surtout, je fabriquais moi-même le son », dira-t-il. « C'est surtout que le saxophone est un instrument beaucoup plus organique. La distance entre le corps et la vibration est réduite, on a une perception interne du son et l'on ressent très profondément que les moindres variations de la colonne d'air et des muscles abdominaux agissent directement sur le son. En conséquence, par le lien très étroit entre l'oreille et la sensation, il est possible d'emmener l'instrument dans des zones assez éloignées de ses possibilités immédiates, comme si l'on extirpait des ressources cachées, dissimulées sous le verni doré du métal. »
« Je ne suis pas mû pas une intention musicale au sens strict, mais l'expérience du son que je propose représente un moyen d'agir sur l'écoutant, une manière d'interroger, de bousculer le sentiment de sécurité psychologique. Je m'intéresse donc à toutes les propositions qui vont dans ce sens, quel que soit le vecteur : artistique, philosophique, scientifique... »
Avec « Les îlots de la mémoire », Rives indique qu'il effectue plutôt « un travail sonographique ». « C'est de la diffusion, affirme-t-il. Il n'y a pas de synthétiseurs, pas de générateurs virtuels de sons. Que des sons enregistrés, gravés sur un logiciel d'ordinateur et découpés en pleins de petits morceaux. Après, je les mélange. »
 « Ma spécificité, c'est que je n'utilise que ma discographie. Soit des sons naturels (des aérations, des bruits de ventilateur, des bruits de pas, la pluie), soit une sorte de mémoire personnelle. D'où le titre de la performance qui se rapporte à la mémoire. Il s'agit là d'un petit condensé de ma propre mémoire musicale. Il y a là des matières constituées et des matières que je génère en travaillant à l'intérieur du son en le filtrant, puis en le mixant et en le diffusant. »
Et d'ajouter : « Ce qui m'intéresse dans cette nouvelle démarche, c'est le travail sur ordinateur », poursuit Rives. Loin de lui l'idée de faire de la synthèse. « Ce qui me plaisait, c'était de revenir sur la matière acoustique, mais d'utiliser les capacités d'un ordinateur pour en faire la diffusion. »
« Pas de bidouillages électro mais du filtrage », insiste l'artiste qui désire garder ses expérimentations dans une dimension électro-acoustique. Des expérimentations qui sont à l'évidence issues de celles des artistes adeptes de la musique concrète, une démarche qui consiste donc à enregistrer des sons, d'objets de la vie quotidienne ou des matériaux, puis à transformer ces objets sonores en objets musicaux grâce aux transformations, montage et mixage. Il s'inscrit ainsi dans une tradition de détournement et de filtrage.
En se penchant vers les sons du quotidien, naturels et industriels, Stéphane Rives ouvre la porte à une forme d'écoute différente. Son art du bruitage pourrait être l'art du choix, une façon bien personnelle de créer son propre son.
C'est au Beirut Art Center que Stéphane Rives a lancé son dernier projet en date, intitulé « Les îlots de la mémoire ». Il faut avouer que l'atmosphère feutrée et complètement insonorisée de l'amphithéâtre du BAC se prêtait à merveille à ce genre de performance. Dans la pénombre assourdissante, on aurait pu entendre voler une mouche. Mais, à la place, nous avons entendu plein d'autres sonorités, fragmentées, amplifiées, disséquées, filtrées...Tout a commencé par une promenade aérienne sur le dos d'un insecte bourdonnant. Cela s'est poursuivi par une chute abyssale dans un cylindre qui résonne à vide. Puis, virée bucolique...
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