Un bureau saccagé donnant sur la corniche.
Le vidéaste Roy Samaha présente là sa première exposition de photographies. Trente et une pièces sans titre, imprimées sur du papier semi-mat de dimension 24 x 36 cm. Chaque scène est une tranche de vie. «Chaque scène dégage le silence. Elle montre une accumulation d'objets, lit-on sur un pan de mur. Les mots de l'artiste, en petites lettres noires sur fond blanc, forment la seule présentation, le seul message adressé au spectateur. Coïncidence de signes transcrits et condensés en une couche. L'immobilité réside dans l'infra-mince.» Voilà, le mot est lancé. Infra-mince. Cette référence chère à Marcel Duchamp, qui l'énonce comme principe de la transition des phénomènes aussi bien psychiques que sensoriels, est représentée là comme un seuil fragile et ultime qui sépare la réalité de sa totale disparition. Dans l'œuvre de Samaha, l'infra-mince caractérise une épaisseur, une séparation, une différence, un intervalle entre deux choses, généralement peu perceptibles. Ce concept esthétique se traduit là par une certaine distance ou une différence que l'on ne peut pas percevoir, mais que l'on peut seulement imaginer.
Plus concrètement, que représentent donc les images de Roy Samaha? Une façade d'immeuble éventré? Une chaussure d'homme solitaire exposée en vitrine? Des habits de soirée accrochés à des tringles sur un balcon? Le pare-brise d'un bus touristique décoré de rideaux à franges et de fleurs en plastique? Une table dressée dans une maison de campagne? Des locaux saccagés donnant sur la corniche de Raouché? Une vitrine de restaurant fast-food portant des inscriptions en arabe et en chinois? Un pan de fenêtre donnant sur un coin de ciel bleu? Une salle d'attente vide? Des lieux, des scènes, des objets on ne peut plus ordinaires, sublimés par l'objectif du
photographe.
Même ses grosses boîtes en carton mâché sont belles. Un flou, un jaunissement à peine perceptible donnent à ces œuvres un air d'ancienneté, de vintage. Un contraste entre la nostalgie et les objets du quotidien. Une réflexion sur le sens profond des choses. Dans ces photographies, chacun peut trouver sa propre histoire.
L'on ne peut s'empêcher de penser que ces clichés appartiennent au passé. Subrepticement, ce dernier se loge dans ces objets de la vie quotidienne, dans les sensations qu'ils éveillent et qui lui servent de supports mnémoniques.
Samaha relie en quelque sorte le passé au présent, ce qui donne à son œuvre une dimension intemporelle. Il y certainement, dans l'évocation muette de ces objets, une force, une richesse qui semblent nourrir directement nos racines.
En tirant la porte vers la sortie, une phrase de Lamartine nous trotte dans la tête. «Objets inanimés avez-vous donc une âme?»
* Centre Gefinor, bloc E. Tél.: 01/738706. Jusqu'au 20 février, du lundi au vendredi, de 11h00 à 19h00. Samedi, de 11h00 à 17h00.

