Moustapha Jaber avec sa fille Chayma, son épouse Fatima et son fils Mahmoud (de gauche à droite).
Moustapha connaît plusieurs personnes qui avaient emprunté ce vol. D'ailleurs, il travaille à Libreville au Gabon dans la même zone que Haïdar Marji, Ali Youssef Jaber, dit Victor Jaber, possédant la nationalité française, originaire de Mayfadoun, Hussein Hayek de Kfartebnite et Ali Ahmad Jaber originaire de Nabatiyeh, chef-lieu du caza, tout comme lui. « Nous travaillons tous dans le commerce en gros et nos magasins sont à proximité les uns des autres », dit-il.
Moustapha avait quitté le Liban pour le Gabon en 1982, il était âgé de 19 ans. Il travaille actuellement dans le commerce en gros à Libreville. Il est père de cinq enfants : Ragheb 22 ans, Rachid 21 ans, Mohammad Jawad 18 ans, Mahmoud, 15 ans et Chayma 4 ans et demi. « L'un de mes fils, Rachid, a commencé à prendre la relève. Il est bien temps que je me repose. Grâce à lui, c'est pour la première fois depuis 1982 que je reste sept mois d'affilée au Liban. Je n'avais plus envie de partir et j'ai ajourné mon voyage à plusieurs reprises. Samedi dernier, j'ai pris ma décision et j'ai acheté le billet d'avion. Je devais prendre le vol d'Ethiopian Airlines, lundi à l'aube », raconte-t-il.
Mais même s'il achète son billet samedi, Moustapha n'a toujours pas envie de partir. Malgré tout, dimanche matin, il prépare sa valise et fait quelques achats pour les prendre à Libreville, notamment du thym vert et des oranges qui sentent bien l'odeur du Liban-Sud. « J'avais un horrible poids sur le cœur. Je ne savais pas quoi faire. Vers 15 heures, il pleuvait des cordes, j'étais au balcon et ma femme Fatima était en bas en voiture. Elle voulait acheter des lentilles de contact à mon fils pour les envoyer avec moi. Je l'ai appelé pour lui dire qu'elle n'a pas à se dépêcher, qu'elle attende une éclaircie pour sortir », dit-il.
Fatima prend la parole : « À chaque fois qu'il remettait son voyage à plus tard, je l'incitais à partir pour que notre fils puisse rentrer. Mais dimanche, quand il a fait cette remarque, je ne lui ai rien dit », indique-t-elle.
« Une nouvelle vie »
Vers 17 heures, ce dimanche-là, Moustapha ne savait toujours pas quelle décision prendre. Il appelle donc un cheikh à qui il fait confiance, lui demande de prier pour lui, de consulter le Coran pour qu'il l'aide à prendre une décision. Dix minutes plus tard, le cheikh le rappelle et lui dit textuellement : « Ne fais pas ce que tu as à faire. »
Moustapha décide donc de ne pas partir, mais il n'annule pas pour autant son billet d'avion. « À 21 heures, la tempête s'était un peu calmée. J'ai encore remis ma décision en question. J'étais tiraillé, je ne savais plus si je devais partir ou rester », dit-il.
Moustapha sort voir des amis. Rentre à la maison à 1 heure du matin, une heure justement avant le décollage de l'avion d'Ethiopian Airlines. Il ne partira donc pas.
Il s'endort. Le lundi à 6 heures 15, les cris de joie de son fils Mohammad Jawad le réveillent. « Il m'embrassait le visage, les mains, me serrait contre lui. Je me suis réveillé pour le voir en train de pleurer et l'entendre dire : " L'avion s'est abîmé en mer..." j'ai alors répondu "mais quel avion ?" »
Moustapha raconte, non sans émotion, la matinée du lundi. Mohammad Jawad s'apprêtait à aller à l'école quand le téléphone a sonné à 6 heures 15. C'était l'agence de voyage qui appelait pour lui annoncer que l'avion d'Ethiopian Airlines s'était abîmé en mer.
Peu après son réveil, Moustapha reçoit des dizaines de coups de fil, parmi eux deux appels consécutifs sur son téléphone portable. « Mes deux frères, habitant le Gabon, m'ont contacté. Chacun de son côté avait appris la nouvelle. Ils croyaient que j'étais à bord du vol. Ils ne se sont pas parlés. Ils n'ont rien dit à mon fils. Ils ont juste essayé de me joindre au téléphone dans l'espoir que je réponde... Et j'ai répondu, raconte-t-il. Durant toute la matinée, les téléphones ne se sont pas arrêtés de sonner. Je répondais sans même plus dire allo, je disais "je suis toujours" », indique-t-il, ajoutant non sans humour : « Il fallait voir comment les voisins et les proches s'approchaient lentement de la maison. Ils croyaient qu'ils venaient à des condoléances puis ils me voyaient... »
Moustapha Jaber n'a pas encore défait sa valise, qui traîne toujours dans un coin du salon. De sa sacoche, il enlève le billet d'avion qu'il n'a pas utilisé et son passeport. Il montre sa date de naissance le 24 janvier 1965. « Le dimanche c'était mon anniversaire... C'est comme si je devais passer d'une étape à une autre de ma vie. Je sais qu'une nouvelle vie m'a été donnée. Je l'utiliserai pour le service de Dieu et des hommes. J'aiderai les pauvres et les démunis », indique cet homme croyant qui n'arrive toujours pas à voir des images ou à écouter des informations relatives au crash.
À l'instar de tous les Libanais qui travaillent en Afrique, Moustapha Jaber souhaite que la Middle East Airlines desserve la zone. Seul un vol hebdomadaire de la MEA dessert la Côte d'Ivoire, obligeant les Libanais qui travaillent sur ce continent à prendre d'autres compagnies d'aviation qui ne sont pas aussi importantes que l'entreprise libanaise.
Ces Libanais d'Afrique sont loin d'oublier le crash de Cotonou, le 25 décembre 2003, qui avait coûté la vie à 87 de leurs compatriotes et amis.
« Nos députés et nos responsables ne font rien pour changer les choses. Ils font des déclarations, nous promettent monts et merveilles, et puis ils viennent présenter leurs condoléances pour se faire prendre en photo avec nos familles afin de se faire apprécier... En fait, ils ne font que repêcher nos corps de la mer », martèle-t-il, amer.
Moustapha Jaber devrait repartir pour l'Afrique avant la fin de février afin de permettre à son fils de rentrer au Liban et suivre des cours à l'université.

