Solidaires dans ce pays étranger où elles sont venues gagner leur vie et celle de leurs familles, les Éthiopiennes le sont plus que jamais dans le malheur qu'elles accueillent comme une fatalité et comme la volonté de Dieu. Chrétiennes grecques-orthodoxes dans leur majorité, des dizaines d'entre elles se sont ainsi spontanément retrouvées à l'église louée par la communauté à Badaro pour s'informer, prier et se consoler les unes les autres. Les histoires commencent dès lors à circuler.
Tigist serait ainsi arrivée au Liban à l'âge de dix-sept ans. Elle y est restée sept ans d'affilée et partait lundi pour la première fois rendre visite à sa famille à Addis-Abeba. Le destin l'a fauchée en plein vol avec les dizaines de cadeaux qu'elle rapportait à ses proches. Desta avait insisté auprès de son employeuse pour prendre deux mois de vacances afin de voir ses deux enfants en bas âge laissés avec ses propres parents. Azeb avait achevé ses trois années au Liban et, en dépit de l'insistance de ses employeurs, elle avait choisi de rentrer pour se marier avec son fiancé. Elle avait acheté l'ensemble de son trousseau, dont la robe de mariée, et elle avait hâte de tout montrer à sa famille. Entre elles, les Éthiopiennes évoquent aussi Guennet qui a perdu sa sœur dans le crash et qui pleure sans arrêt depuis qu'elle a appris la nouvelle. Les plus proches des victimes se sont rendues à l'hôpital gouvernemental de Beyrouth pour une interminable et pénible attente. D'autres sont venues à l'église et d'autres encore restent chez leurs employeurs, guettant sur les balcons la moindre nouvelle au sujet de l'accident.
Au sein de cette communauté soudée, la peine s'exprime par les pleurs et la prière. L'arrivée de l'évêque éthiopien-orthodoxe, installé à Abou Dhabi, est plus impressionnante pour ces Éthiopiennes que celle de la délégation officielle composée de trois ministres (Affaires étrangères, Télécommunications et Transports), totalement inconnus pour elles. Pour ce peuple croyant et extrêmement pratiquant, l'évêque a une autorité quasi divine et c'est à qui, devant l'église ou à l'hôpital de Beyrouth, essaiera de l'approcher pour obtenir sa bénédiction et prier à ses côtés. L'évêque et les deux prêtres qui l'accompagnent semblent débordés. La catastrophe est terrible pour eux et pour ce pays qui manque gravement de moyens. Les prières sont la seule consolation et les religieux promettent d'organiser des messes spéciales à la mémoire des victimes.
Pour l'instant, les Éthiopiennes sont surtout anxieuses de rassurer leurs proches au pays. Elles font une razzia sur les cartes téléphoniques ou squattent les bureaux de communications internationales. Les queues y sont longues et les travailleuses attendent avec émotion leur tour, pour apprendre que le pays a décrété trois jours de deuil et que tout le monde à Addis-Abeba pleure les victimes. Dans cette petite communauté généralement pauvre, tout le monde se connaît et est plus ou moins proche. Chacun se sent concerné par le malheur et les questions fusent sur le sort des dépouilles mortelles. Apparemment, les autorités du pays auraient promis de les rapatrier à leurs propres frais et des cérémonies sont prévues dès qu'elles arriveront sur place. La grande angoisse des Éthiopiennes au Liban c'est que les recherches s'arrêtent après avoir trouvé les corps des victimes libanaises. « Nous voulons nous aussi pouvoir enterrer nos morts », répètent-elles comme une litanie. Elles craignent aussi de subir des remarques désobligeantes de la part des Libanais si la responsabilité du pilote éthiopien est établie. Bref, dans la longue liste des malheurs de ce peuple, le crash de l'avion d'Ethiopian Airlines n'est pas le moins douloureux. Mais il l'est encore plus pour la communauté éthiopienne du Liban dont chaque membre considère ce deuil comme une affaire personnelle...

