Le seul appui clair et sans nuances à la proposition de Berry est venu du chef du PSP Walid Joumblatt. Selon des sources proches de ce parti, la position de Joumblatt serait dictée par sa lecture précise de la nouvelle politique de l'administration américaine dans la région. Au cours d'une conférence qui s'est tenue depuis deux mois à Istanbul et qui était consacrée à l'avenir de l'Irak, un ancien ambassadeur des États-Unis à Bagdad aurait expliqué la vision de son administration concernant la solution viable dans ce pays. La formule préconisée par les États-Unis serait largement inspirée du modèle de coexistence libanais. D'ailleurs, des experts américains sont venus étudier de près le système libanais et le partage des pouvoirs entre les différentes communautés.
Selon les échos parvenus aux Libanais, l'administration du président Obama rechercherait essentiellement une formule qui lui permettrait de sauver la face et de retirer ses troupes d'Irak sans laisser le pays dans le chaos le plus total, et devant les perspectives d'une guerre civile sans fin, dont on lui ferait assumer la responsabilité. La formule adoptée pour les élections législatives prévues en mars prochain consiste ainsi en une fédération entre les différentes communautés qui composent la population. Mais plutôt que de chercher à faire évoluer la situation, l'administration américaine semble s'être inclinée devant la réalité et elle aurait poussé dans le sens visant à donner à chaque communauté le poids politique correspondant à son nombre.
Cette approche aurait sérieusement inquiété le chef du PSP dont l'angoisse permanente est de voir la communauté druze évaluée uniquement sur la base du nombre réduit de ses membres. D'ailleurs, dans l'une de ses déclarations, Walid Joumblatt avait émis la crainte de voir sa communauté comparée aux Indiens d'Amérique installés dans les réserves et totalement marginalisés. Il a donc amorcé un changement radical de sa politique régionale et interne dans le souci de gonfler son rôle et celui de sa communauté et de se rendre indispensable comme allié à la fois du Premier ministre Saad Hariri et du Hezbollah. Il a aussi rétabli les ponts avec tous les chrétiens, procédant à une reconstruction des églises et offrant un terrain pour la construction d'une branche de l'université de Balamand dans la montagne.
L'appui inconditionnel à Berry s'inscrit aussi dans le cadre de cette nouvelle politique. Tout en sachant que l'appel du président de la Chambre aura bien des difficultés à se concrétiser, Joumblatt préfère appeler à la modernisation du système, de crainte d'être balayé par la vague de radicalisation communautaire, surtout après les événements du 7 mai 2008.
Mais l'appui de Joumblatt ne suffit pas pour faire avancer la formation de la commission nationale pour l'abolition du confessionnalisme politique. Tout en affirmant qu'il s'accroche à son idée, le président de la Chambre sait parfaitement qu'elle aura du mal à voir le jour dans le contexte actuel. Certaines parties se demandent même si au fond de lui, Berry souhaite vraiment que cette commission soit formée. Pour ces parties, si Berry était sérieux dans sa proposition, il aurait commencé par s'entendre avec le président Sleiman et avec le Premier ministre Saad Hariri sur la question, avant de s'adresser aux médias. Or s'il a parlé pour la première fois de ce dossier en sortant d'une entrevue avec le président Sleiman, il a mis un peu tout le monde devant le fait accompli. Comme il est loin d'être un novice en politique, il est permis de croire qu'il a réellement voulu créer un choc sur la scène politique interne, effrayant les uns, embarrassant les autres et prenant tout le monde de court. Pour quelles motivations ? Cela reste la grande question. Les proches de Berry parlent de volonté de lancer un processus de modernisation qui laisserait ses traces dans l'histoire du Liban, d'autres évoquent plutôt une volonté de couper la voie à toute tentative de revoir à la hausse les prérogatives présidentielles et d'amender les dispositions de l'accord de Taëf. D'autres encore y voient une volonté de négocier le retrait de son appel moyennant le report des élections municipales, qui s'annonceraient assez compliquées au sein de la communauté chiite. Pour l'instant, la polémique s'est un peu calmée, mais Berry n'a pas encore dévoilé toutes ses cartes.

