Des terres brûlées donnant parfois plus de blé que de parfaits avrils, rien, dans le concept, sur le papier, n'empêcherait ce gouvernement-tour de Babel de faire de bonnes choses, de remplir les impératifs les plus basiques exigés par une autoproclamée démocratie, aussi bancale fût-elle. Par exemple, de décider que les élections municipales auront lieu dans les délais prévus.
Quelle audace ; quelle somptueuse audace. Quel sens inouï de l'initiative politique. Quel courage. Plaisanteries mises à part, dans quel autre pays du monde s'extasierait-on parce qu'un gouvernement se laisse aller au respect de la Constitution ; dans quel autre pays du monde saluerait-on un tel sens républicain ? Nulle part ailleurs, sans doute, et nulle part ailleurs des citoyens de bananeraies apprendraient-ils à ce point à relativiser, à se contenter de ce qu'ils ont, à ne pas voir à quel point, là-bas, l'herbe est plus verte.
Ce qu'il y a de bon dans la tenue de ces municipales n'est pas seulement lié à cet indispensable et si peu courant, sous les latitudes libanaises, attachement à la Loi fondamentale ; pas seulement lié à une sanctuarisation des objurgations de la démocratie, de l'alternance, de la soumission aux lois de la nature ; pas seulement une façon d'aller de l'avant, d'immuniser la citoyenneté, de renforcer le civisme et d'évoluer vers le beau et le bon, c'est-à-dire vers une vie de et dans la Cité en adéquation avec le plus évident des bons sens.
Ce qu'il y a de réellement bon, voire de salvateur dans la tenue de ces municipales, c'est la concrétisation de tout cela, la traduction de tout ce nécessaire sur le terrain. C'est le retour à la vie ; une sorte de résurrection sociopolitique indispensable à un Liban qui veut évoluer. C'est un retour au sain : à l'émulation. La vraie émulation, l'émulation pacifique, démocratique, mature ; cette émulation à même de contribuer à la formation d'un embryon de nation.
Parce que, n'est-ce pas, depuis que la tendance est à cet horripilant baba coolisme général, à ce peace and love abêtissant et abâtardissant dans lequel se sont dissoutes, consentantes et béates, les plus élémentaires formes de droit à la différence et d'acceptation de l'autre dans toutes ses différences, et depuis que ne priment plus qu'une uniformité et une monochromie particulièrement délétères, la praxis politique a atteint dans ce pays un affligeant degré zéro : disparus les concepts fondateurs de majorité et de minorité, disparus les débats sans lesquels le triomphe du surplace est assuré, disparues les batailles politiques à même de régénérer les lois, et tout est à l'avenant.
La confusion est gigantesque et grotesque : ce n'est pas parce que la démocratie made in Lebanon est et doit impérativement demeurer consensuelle que toute vie politique doit pourrir, que la pensée unique est obligée de s'imposer, qu'on n'est plus en droit d'exiger un mieux, cette espèce d'idéal que tous ou presque veulent balayer d'un revers d'accolade, de réconciliation, de rabibochage, et pire que tout : d'unité nationale totalement dévoyée et prostituée - ce n'est définitivement pas cela, une unité nationale...
Le but n'est pas, en ce début d'année, de s'étendre en explications sur les raisons de cette sinistrose, de ce mortel ennui, de cette platitude et de cette stérilité politiques inédites : tout le monde sait que cela n'a rien à voir ni avec une conjoncture astrale ni avec les soubresauts de ce fameux double S, de cet exhibitionnisme syro-saoudien limite vulgaire ; tout le monde sait que si ce pays en est là, c'est uniquement parce qu'une partie de ses habitants caracole non pas au-dessus de la loi, si seulement..., mais bien au-delà de cette loi transformée en absolu paillasson : le Hezbollah et son privilège : ses armes, son arsenal, son mini-État.
Le but n'est pas non plus, par le biais de ces élections municipales, de retourner à quelque polarisation extrême, de retourner aux barricades, aux deux ou trois ou cinq bunkers autarciques, sourds et aveugles à l'autre ; le but n'est pas de mobiliser, de surenchérir, de raviver mille et une haines ou de rallumer des feux de mai tellement mal éteints. Le but de ces élections, indépendamment encore une fois de l'urgence constitutionnelle, citoyenne et démocratique, est, pour chaque camp, d'expliquer à sa base, à ses partisans, à sa rue que c'est dans les urnes et seulement dans les urnes qu'un État puis une nation commencent à se bâtir. Que c'est seulement dans ces urnes qu'ils ont le droit, c'est un devoir, de s'exprimer, puis d'accepter le résultat. Que tout le reste est illégal, illégitime et criminel.
L'impeccable Ziyad Baroud - impeccable parce que l'un des très rares, finalement, à ne pas faire, depuis qu'il est en poste, de politique, mais plutôt ce pour quoi il est payé - a de nouveau insisté cette semaine sur la nécessité de se conformer aux délais fixés par la loi pour ce scrutin ; il en a fait, en réalité, une question de principe.
C'est exactement ce qui manque, et cruellement, à ce pays et à ses responsables : des principes. D'inamovibles, d'indiscutables principes. Des principes qui auraient vite fait de combler ces infinis gouffres qu'il y a entre ce qui se dit/décide en Conseil des ministres et ce qui se fait réellement.

