Il y a quelque temps déjà qu'entre les deux pays les relations ne sont guère au beau fixe, la crise atteignant son point culminant il y a trois jours, à l'occasion de la visite à Ankara du chef du gouvernement libanais Saad Hariri. Saisissant l'occasion de la conférence de presse conjointe avec son hôte, le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan avait appelé la communauté internationale à adresser une mise en garde à l'État hébreu à propos de son programme nucléaire, « tout comme elle le fait pour l'Iran ». Il avait en outre dénoncé l'usage excessif de la force lors du dernier raid aérien sur Gaza, le non-respect par l'État hébreu des résolutions de l'ONU et « cette manière de sembler dire : "je ferais ce qu'il me plaît" ».
Pour rien au monde le gaffeur en chef Avigdor Lieberman n'aurait voulu manqué l'occasion qui lui était ainsi offerte ; il est aussitôt monté au créneau pour dire : « Nous ne tolérerons aucune remarque antisémite ou provocation » et inviter la Turquie « à suivre à l'avenir les voies diplomatiques pour formuler ses critiques ». Le conseil aurait dû être adressé à son lieutenant s'il n'y avait, comme il se murmure dans les salles de rédaction locales, ce désir inavoué de torpiller à l'avance la visite à Ankara, dimanche, d'Ehud Barak et de Benjamin Ben Eliezer, ministres respectivement de la Défense et de l'Industrie, du Commerce et du Travail. Une rumeur, comme de bien entendu, démentie en haut lieu.
Mercredi, l'homme par qui le scandale est arrivé a paru faire marche arrière, reconnaissant que son comportement n'avait pas été approprié - un de ces délicats euphémismes dont la diplomatie israélienne du bulldozer n'est pas coutumière - et même qu'il n'était pas « dans ses habitudes de porter atteinte à l'honneur d'un ambassadeur ».
Tout de même, la question mérite d'être posée, à l'heure où les gaffes, voulues ou non, se multiplient au niveau du pouvoir. Que l'on se souvienne : il y avait eu, dans les dernières semaines de 2009, la rebuffade essuyée par Barack Obama, qui avait osé - l'insolent ! - demander un gel des colonies de peuplement pour relancer le processus de paix. Depuis, les faux pas se multiplient comme à plaisir, comme pour montrer qui est le patron chez lui. Il y avait eu aussi l'affaire du consul de France à Tel-Aviv, dont le convoi en route pour Gaza avait été bloqué six heures durant au point de passage avec l'enclave et avait même essuyé des tirs de semonce. Et on n'a pas oublié l'esclandre causé jadis par des troufions qui prétendaient empêcher le président Jacques Chirac de visiter certains secteurs de Jérusalem.
Entre une Turquie particulièrement sourcilleuse dès lors qu'il s'agit de sa grandeur et un peuple qui s'acharne sans cesse, dirait-on, à justifier le jugement autrefois porté sur lui par le général de Gaulle - « ...sûr de lui-même et dominateur » - les bons rapports ne pouvaient durer éternellement, surtout depuis l'arrivée au pouvoir, ici d'une alliance d'ultradroite qui s'enlise dans ses contradictions internes, là d'un parti qui effectue une irruption en fanfare dans le monde islamique en général et arabe en particulier - sans parler du début (réussi) de réconciliation avec l'Arménie et de la prochaine entrée dans le club de l'Europe des 27.
Il ne fait pas de doute que, sans doute soucieux de plaire à son maître, le patron de la formation Israël Beiteinou dont il est membre, Ayalon est allé trop loin. Il reste que, des deux pays, c'est le sien qui sort perdant de cette joute. C'est dire si les Arabes n'ont vraiment pas besoin de chercher encore un allié dans une confrontation vieille déjà de soixante ans : il est à leurs portes, ennemi de lui-même en premier.


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef