Pour en revenir à l'essentiel, il fut un temps où le président de la République, qui disposait de larges prérogatives, procédait, avec ou sans l'assentiment du président du Conseil, aux principales nominations de son régime, un peu comme procèdent, toute proportion gardée, les présidents américains : une administration s'en va, une autre vient.
Cette manière de faire a eu cours jusqu'au mandat du président Fouad Chéhab, qui jeta les bases d'une nouvelle administration. L'ancien commandant en chef de l'armée créa les organismes de contrôle : Conseil de la fonction publique, Inspection centrale, Cour des comptes, etc. Ce fut un pas courageux dans le sens d'une modernisation de l'administration, avec de hauts fonctionnaires qui ne faisaient allégeance qu'à l'État et au service public.
Cette promesse, toutefois, ne put être tenue, faute de temps. L'approche des années de guerre civile allait profondément modifier l'approche des présidents qui suivront. Vint surtout le mandat Hraoui. La signature de l'accord de Taëf avait gravement réduit les prérogatives présidentielles. Dès lors, le Premier ministre ainsi que le président de la Chambre eurent leur mot à dire. Ce fut le système de la troïka, mais le triomphe effectif de la tutelle syrienne. Les fonctionnaires furent nommés et révoqués selon les allégeances dont ils savaient tirer parti.
Un coup fatal fut porté à l'administration, sous le mandat Hraoui, avec l'amendement de la loi des fonctionnaires et l'autorisation accordée à ces fonctionnaires d'être membres de partis et d'organisations politiques. Cet amendement, il faut bien le noter, fut imposé, en dépit de l'opposition du président Hraoui et du chef du gouvernement, Omar Karamé. Il ouvrit la voie à tous les trafics d'influence et à toutes les ingérences. Aux critères de compétences se substituèrent les critères clientélistes. Les services publics et les administrations se transformèrent en chasses gardées pour les différentes communautés. Certes, les dispositions de l'ancienne loi continuaient à prévoir que les fonctionnaires de la première catégorie avaient un devoir de réserve à respecter, mais la plupart d'entre eux bafouèrent cette règle, faisant des déclarations publiques, assistant à des meetings électoraux et affichant clairement leurs appartenances. La pratique des prébendes se généralisa, certains fonctionnaires allant jusqu'à avoir un second métier, dans le secteur privé, pour bien arrondir leurs fins de mois.
Que va faire aujourd'hui le président Sleiman ? Que peut-il faire ? Il va sans dire que les critères de compétence et de probité sont désormais à la hausse, mais pourra-t-on faire abstraction du mode de composition du gouvernement, et du clientélisme ? Va-t-on adopter le critère de la rotation des fonctions ? Le chef de l'État pourra-t-il se passer de proches collaborateurs au sein de l'administration ? Pourra-t-on écarter du service public des personnages trop marquées par leurs allégeances politiques ? Voilà certaines des questions que devra se poser le chef de l'État, avant de procéder à des nominations. Voilà les obstacles auxquels pourrait se heurter la renaissance de l'administration.


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