« Facts finding mission ». C'est une simple tournée d'information qu'effectue en ce moment le vice-président de la Conférence des évêques catholiques des États-Unis au Liban et dans la région, qui est accompagné par des responsables du Catholic relief services (CRS), la Caritas américaine. D'origine libanaise, Mgr Gerard Kicanas, dérivé du nom libanais Kikano, vient de passer cinq jours au Liban. Il se rend aujourd'hui en Israël, avant de passer en Cisjordanie et en Jordanie, dans le cadre de la même mission d'information, qui est liée plus où moins au prochain synode sur les Églises du Moyen-Orient prévu en octobre prochain à Rome. Mgr Kicanas était hier l'hôte de Mgr Roland Aboujaoudé, dans sa ville d'origine, Zahlé.
« Facts finding mission » dit mieux les choses que « mission d'information ». L'expression anglaise laisse entendre qu'il y a quelque chose à trouver, que la vérité ne s'offrira pas elle-même sur un plateau d'argent, mais qu'après avoir entendu, les membres de la délégation se feront leur propre opinion de ce qui va ou ne va pas au Liban. Qu'ils liront, éventuellement, entre les lignes, qu'ils entendront le non-dit. Et que finalement, l'avis qu'ils se feront ressemblera plus à un diagnostic qu'à une dictée.
« C'est l'une des plus grandes tragédies du XXe siècle, et qui se poursuit au XXIe, leur a expliqué jeudi soir, lors d'un dîner qu'il donnait en leur honneur, Harès Chéhab, coprésident du Comité national pour le dialogue islamo-chrétien. En Égypte, en Irak, en Syrie, en Palestine, les communautés chrétiennes ne sont plus qu'une partie de ce qu'elles étaient, et elle sont plus vulnérables que jamais. Leur exode est provoqué d'abord non pour des raisons économiques, mais parce que les chrétiens se sentent étrangers dans leur pays natal. Pourtant, les Arabes chrétiens sont partie intégrante de cette région. Ils sont la première Église de Jésus-Christ. Ils ont bâti une partie de l'histoire des Arabes avant et après l'islam, avec d'importantes contributions à l'héritage culturel arabe et islamique, et ils veulent continuer à jouer ce rôle. Il serait paradoxal et dommageable que le christianisme disparaisse d'une aire géographique qui en fut le berceau, même si en échange il s'est répandu dans le monde. Mais nous espérons qu'avec les musulmans de bonne volonté, à travers un dialogue honnête, franc et sincère, nous surmonterons tout genre de difficultés. »
Quelles sont-elles ? Certaines sont répétées si souvent que leur vérité a fini par s'émousser, et qu'elles passent désormais pour des clichés : la guerre, les Palestiniens armés, l'arsenal du Hezbollah, les divisions interchrétiennes, la précarité économique, le chômage et le sous-emploi, la montée en influence de l'islam dans l'administration et l'armée, l'absence d'une politique du logement, l'émigration, la baisse du taux de natalité, etc.
Les chiffres
Le nonce apostolique, qui a assisté à la rencontre, jeudi, entre la délégation américaine et le synode des évêques maronites, se disait impressionné par les chiffres figurant dans les documents de la Fondation maronite dans le monde publiés mercredi par L'Orient-Le Jour, et qui sont indicatifs de la baisse en nombre des communautés chrétiennes. De 52 % de la population globale, les chrétiens du Liban ne sont plus que 35 %, et une partie d'entre eux travaille à l'étranger, souligne pour sa part un synopsis remis à la délégation par la conférence des évêques maronites. Quant au taux de fécondité des familles chrétiennes, il se situe à 1,8.
Entendra-t-on, dans ces faits et chiffres, les seules causes exogènes de la perte d'influence des chrétiens ? Le risque est bien réel. Non pas que ces données soient fausses, certes, mais elles ne reflètent qu'une partie de la vérité, passant sous silence la responsabilité des chrétiens eux-mêmes dans ce qui leur arrive, et qui se résume en un simple constat : la conduite des chrétiens est souvent une offense au message évangélique, et leur vaut parfois des avanies.
Dans le document qu'ils ont remis à Mgr Kicanas, les évêques maronites font état de certaines causes endogènes, mais se contentent de les effleurer. Il est ainsi question d'une « société moralement affaiblie », sans en définir précisément les causes, et de « divisions internes et de disputes en dépit de tous les efforts de réconciliation ». L'affaiblissement moral des communautés chrétiennes sera au centre du message du carême 2009, affirme le document, qui rappelle que ce thème a été au cœur de l'Assemblée générale des patriarches et évêques catholiques au Liban qui s'est tenue du 9 au 14 décembre. Ce que les évêques ne disent pas assez clairement, par contre, c'est justement la responsabilité des chrétiens eux-mêmes dans « l'affaiblissement moral » des chrétiens. La guerre, bien entendu, est passée par là, mais les effets destructeurs de la « paix » valent bien, par moments, ceux de la guerre. Il n'est besoin pour le voir que de suivre les programmes télévisés pour constater comment une société qui a sombré dans le spectacle, l'hédonisme et le mercantilisme piétine ses trésors et demande son chemin aux voyants.
Causes externes
Pour en revenir aux causes externes de nos difficultés, les évêques n'hésitent pas à pointer du doigt la responsabilité de l'Occident lui-même dans ce qui arrive aux chrétiens du monde arabe, relevant que la sécurité d'Israël et les réserves pétrolières guident bien plus la politique de l'Occident que le bien-être des chrétiens du monde arabe.
Les évêques annoncent aussi que le Centre maronite de documentation et de recherche tiendra un séminaire, le 22 janvier 2010, pour examiner le moyen d'empêcher les biens-fonds de chrétiens affectés par le phénomène de l'appauvrissement d'être vendus à des non-chrétiens, notamment en leur trouvant des acheteurs dans leurs communautés.
« Certains des évêques parlaient avec véhémence », constatait jeudi soir Mgr Kicanas, qui faisait brièvement à ses hôtes le point de la journée, attirant leur attention sur le fait que la politique de son pays est la résultante d'un jeu subtil d'influences impliquant aussi bien les institutions que les lobbies. Un jeu auquel les Libanais, et surtout les chrétiens d'entre eux, doivent s'adapter, s'ils comptent vraiment peser sur ce centre de décision déterminant pour leur avenir que sont les États-Unis.

