Les États-Unis doivent avancer avec précaution au Yémen s'ils veulent éviter d'élargir l'assise d'el-Qaëda dans un pays rongé par la pauvreté, la corruption et les conflits.
L'attentat de Noël a incité Washington à promettre d'accroître son aide au gouvernement du président Ali Abdallah Saleh. Mais celui-ci, taxé d'autoritarisme, confronté à une insurrection dans le Nord et aux tiraillements séparatistes du Sud, manque de légitimité et reste suspecté de malversations financières, soulignent les diplomates.
« Un engagement sécuritaire accru des Américains provoquera une poussée de recrutement en faveur d'el-Qaëda », estime l'analyste yéménite Abdoul-Ghani al-Iryani. « Cette campagne américaine aura pour conséquence inévitable de renforcer le gouvernement Saleh. Cela revient à pérenniser les mauvaises habitudes qui nous ont déjà plongés dans cette situation chaotique. »
Les États-Unis sont déjà confrontés aux mêmes dilemmes en Afghanistan ou au Pakistan, préférant collaborer avec des dirigeants contestés en accordant la priorité aux questions de sécurité plutôt qu'à la mise en oeuvre de réformes. Âgé de 67 ans, Ali Abdallah Saleh a réussi à garder le pouvoir depuis trente ans, à la tête du Yémen du Nord puis du Yémen réunifié à partir de 1990, en maintenant un subtil équilibre entre factions tribales et militaires et en s'appuyant sur le clientélisme.
Un responsable américain considère la situation avec pragmatisme : « Nous devons faire de notre mieux, lui faire tenir ses engagements, nous assurer que nous aurons les moyens de vérifier que tout va dans la bonne direction. Ce n'est pas un mince problème. »
Génération radicale
Washington ne paraît cependant guère enclin à se lancer dans une nouvelle aventure militaire dans un environnement aussi sensible aux yeux des musulmans, avec la proximité de l'Arabie saoudite et de la ville sainte de La Mecque. « Le gouvernement yéménite se retrouverait en posture très difficile si l'Occident venait à débarquer des troupes en nombre important », remarque Ginny Hill, de l'institut Chatham House. L'idée d'utiliser des drones ou des commandos des forces spéciales est également risquée, en cas de pertes au sein de la population civile.
Pour l'heure, le Pentagone, qui a versé l'an dernier à Sanaa 67 millions de dollars pour la lutte contre le terrorisme - un chiffre qui n'inclut pas le coût des programmes clandestins des forces spéciales et de la CIA -, a proposé d'augmenter cette somme depuis la tentative d'attentat du 25 décembre. Sur le terrain, les bombardements aériens des forces yéménites, soutenues par les États-Unis, contre des activistes présumés d'el-Qaëda ont fait plus de 60 morts en décembre. « Le risque est une hostilité accrue contre les États-Unis et le gouvernement de Saleh », note Robert Burrowes, universitaire américain, auteur d'un Dictionnaire historique du Yémen. « L'un des grands thèmes des (rebelles chiites) Houthis et d'el-Qaëda - et peut-être aussi du Mouvement sécessionniste du Sud - est la relation accablante entre le régime et les États-Unis. »
Aux yeux du président Saleh, l'insurrection des Houthis et des sécessionnistes du Sud est peut-être un danger plus mortel qu'el-Qaëda, même si la nouvelle génération de militants s'est révélée plus radicale que les « Afghans », vétérans de la lutte contre l'occupation soviétique dans les années 1980. Le dirigeant yéménite pourrait cependant arguer de la lutte contre le réseau jihadiste pour obtenir davantage d'argent des Occidentaux afin d'accroître les revenus nationaux. « Les réseaux terroristes profiteraient d'un affaiblissement de l'État, mais ce n'est pas le terrorisme qui ébranlera le gouvernement, c'est la crise économique provoquée par la baisse des revenus pétroliers », souligne Ginny Hill.
Pour les États-Unis, la viabilité du Yémen en tant qu'État est avant tout cruciale pour ses conséquences sur la stabilité du voisin saoudien et le transit du pétrole international. Pour les Yéménites, les enjeux sont encore plus lourds et certains redoutent que l'aide américaine ne soit que passagère. « Quand les États-Unis seront partis, le Yémen aura franchi un point de non-retour en termes de ressources non renouvelables comme l'eau ou le pétrole », redoute Abdoul-Ghani al-Iryani. « Il ne restera qu'une génération uniquement formée pour combattre. »
Alistair LYON (Reuters)

