L'acceptation de la mort comme attestation que la foi pour laquelle on meurt est plus précieuse que la vie est au cœur de ce que l'Église considère comme un martyre. Partant, comparer le témoignage de foi de Hussein à celui du Christ ne doit pas choquer un chrétien, tant que l'on garde clairement à l'esprit que la similitude est dans les situations et non dans les personnes.
L'une des similitudes qui saute aux yeux est celle du prix très élevé accordé au martyre. La commémoration de la Achoura le prouve amplement. Citant le chapitre 5 de la Constitution dogmatique pour l'Église du Concile Vatican II, le cardinal Roger Etchegaray, dans sa conférence « Sommes-nous l'Église des martyrs ? », écrit : « Je dois l'avouer, dans les nombreux commentaires du Concile, je n'ai guère trouvé de lignes consacrées à ce texte, pourtant capital (...), qui décrit la vocation universelle à la sainteté et présente le martyre, de fait ou de désir, comme la voie royale pour y accéder. Mon enquête pour repérer les travaux récents sur le martyre a été décevante : pendant trop longtemps, il a été relégué dans un coin de l'apologétique, comme simple preuve de la vérité du christianisme et non plus comme fondement de notre vie chrétienne (in " J'avance comme un âne... ", Fayard, 1984, page 182). »
À commencer par saint Étienne, tous les martyrs de l'Église ont cherché à conformer leur mort à celle du Christ. Le texte cité plus haut précise notamment : « Le martyre dans lequel le disciple est assimilé à son maître, acceptant librement la mort pour le salut du monde, et dans lequel il devient semblable à lui dans l'effusion de son sang, est considéré par l'Église comme une grâce éminente et la preuve suprême de la charité. » À certaines périodes de l'histoire de l'Église, on voit les missionnaires rechercher activement « les situations à risque », comme on dit, dans l'espoir d'obtenir « la palme du martyre ».
Au Liban, la guerre nous a offert de nombreux exemples de la mort librement consentie pour le Christ, dont nous ne devrions pas avoir honte, au contraire. Citons notamment ceux du prêtre jésuite danois Nicolas Kluiters, décédé en 1985, ou de Ghassibé Keyrouz, un séminariste, tué dans la Békaa en 1975, à l'époque haïssable où les Libanais s'entre-tuèrent à la recherche d'un espace nettoyé de la présence de l'Autre, avec comme toile de fond le phagocytage par les Palestiniens de la souveraineté libanaise.
Par une extraordinaire prémonition où l'on est en droit de voir une action de Dieu, Ghassibé Keyrouz a laissé derrière lui une lettre dans laquelle il affirmait qu'il se voyait « enlevé » sur le chemin de son village natal, Nabha, où il se rendait à Noël. Il ajoutait que si ce pressentiment se vérifiait, il pardonnerait d'avance à ses meurtriers et demandait à ses parents de le faire aussi, « du fond du cœur », souhaitant que son sang se mélange à celui des victimes de tous les bords et de toutes les confessions, « pour le rachat du Liban ». Ses amis retrouvèrent cette lettre sur le bureau de sa chambre, au Collège de Jamhour.
Il s'agit là, pour l'Église, d'une règle qui ne souffre pas d'exception. Le martyre, dans la religion chrétienne, est un modèle de pardon. Il n'est pas de martyre sans pardon. On n'est pas martyr sans que le risque de la mort n'ait été librement accepté, et que le pardon n'ait été accordé d'avance à ceux qui vont nous prendre la vie. Dans la doctrine catholique, il n'est même plus besoin d'un autre miracle pour être déclaré saint.
Notons que, par cet aspect particulier, nous sommes aux antipodes de l'acte devenu courant par lequel on cherche, par sa mort, à entraîner celle du plus grand nombre possible de ses ennemis. Dans ce dernier cas, la mort est utilisée comme arme. Le témoignage du martyre chrétien est, lui, par essence, inspiré par l'amour et pacifique. Le martyre chrétien se distingue aussi par le fait que la souffrance n'est pas une fin en soi, stoïquement acceptée, mais un « moyen de salut ».
Autre signe distinctif du martyre dans le christianisme : c'est par un cheminement personnel, centré sur la liberté, qu'on en vient à offrir sa vie en témoignage de sa foi. La liturgie de la messe insiste sur ce point. C'est « librement » que Jésus choisit de donner sa vie et de la « reprendre », dit saint Jean dans son Évangile.
Que dans la tradition de la communauté chiite un tel modèle existe et soit exalté et commémoré annuellement, on ne devrait pas y trouver offense pour le Christ, modèle de tout « martyre », bien au contraire. Il faut seulement faire en sorte que ce rapprochement formel, capable de rapprocher les communautés chrétienne et chiite, ne soit pas contaminé par une confusion sur les personnes, un syncrétisme simplificateur, ou par des considérations politiques ou idéologiques. Il faut que ce rapprochement demeure donc source d'unité et non de divisions.
Il serait, par exemple, maladroit de parler de ces deux sacrifices à titre comparatif, ou autrement que dans le sens de la vénération et de la compassion. Il faut surtout, pour un chrétien, garder à l'esprit qu'en Jésus, c'est Dieu Lui-même qui offrait véritablement Sa vie « pour la reprendre » par la Résurrection, ce qui fait de ce martyre l'événement fondateur du christianisme et une offrande unique dans sa nature, au même titre que le Christ, « unique médiateur entre Dieu et les hommes ».

