Dans les grands moments de tension, des politiciens chrétiens ont souhaité l'unité de leur communauté pour la préserver. Prenant exemple sur les autres constituantes de la république, ils pensent que celles-ci, en parlant d'une même voix, ont assuré des privilèges à leurs membres. Seule l'atomisation des partis chrétiens serait responsable de leur marginalisation politique. Cette conviction est appelée à se développer depuis que le président de la Chambre ressort des cartons la déconfessionnalisation du système politique. Sur ce point, on peut autant lui donner raison sur le principe que s'étonner de son insistance sur l'urgence existentielle de la matière. Pourquoi maintenant, et à la hussarde, alors que l'on vient d'échapper à un bain de sang entre les confessions musulmanes, ce qui aurait, sans aucun doute, entraîné dans la tuerie généralisée les chrétiens, alors que les esprits sont échauffés et que la suspicion est généralisée ? Pourquoi par le biais de la politique (le président du Parlement est le chef d'un parti confessionnel, membre d'une coalition opposée à la majorité parlementaire) et pas celui de la société ? Ce sujet devrait être avant tout abordé par l'éducation, l'histoire de la nation, la pratique de la coexistence, pour ensuite être institutionnalisé. La démarche est encore une fois louable, l'approche suscite des interrogations.
Quel est le fondement de l'union d'une communauté ? Elle doit se faire selon l'idée de l'adhésion de tous à un principe commun. Celui-ci peut être d'ordre religieux ou séculier. Religieux suppose que la vérité ultime qui commande le comportement des individus est d'ordre divin, inscrit dans les livres sacrés, auquel tous souscrivent, sans distinction. Cela implique une soumission de la politique, de la culture, des rapports sociaux, de l'économie, à l'interprétation de ces mêmes textes. Soumission par la foi aveugle ou par la foi et la raison que saint Thomas d'Aquin a introduite comme outil de compréhension de la volonté divine. Or les Évangiles sont clairs là-dessus, la foi est une question d'ordre privé et ne doit en aucune façon s'immiscer dans la gestion de la cité, qui est du ressort des hommes, du « César », comme le précise le texte évangélique. Pourtant, il y eut l'Empire romain dont le prince se convertit au christianisme et gouverna au nom de Dieu. Ensuite, le Saint Empire germanique, dont les souverains européens, sacrés par les papes, se disputèrent la direction, pour gérer le monde par procuration céleste. Quand l'empire se défit et que les nations indépendantes commencèrent à se former, les rois ne prétendaient pas moins à la « souveraineté de droit divin ». Quatre événements capitaux mirent fin graduellement à cette anomalie qui n'avait que suffisamment duré. La réforme protestante qui débute au XIVe siècle, la révolution anglaise au XVIIe siècle et les révolutions américaine et française au XVIIIe siècle. Ces quatre développements essentiels se sont déployés sur fond de théories philosophiques et de découvertes scientifiques qui allaient remettre en question l'ensemble du système politique et de la compréhension du monde prévalant jusque-là. Depuis, les pays chrétiens se sont certes fait la guerre, mais plus jamais au nom de Dieu. Qui veut croire croit, qui est athée est libre de l'être ; plus personne ne prétend soumettre l'autre au nom d'une vérité transcendantale.
Aux États-Unis, la religion est restée une référence pour les Américains, et cela pour deux raisons. D'abord, croyants et n'ayant pas à combattre un clergé impliqué dans la gestion de l'État, comme c'était le cas en Europe, la religion et ses représentants ne les rebutaient pas comme pour les révolutionnaires européens. Deuxièmement, les premiers Américains étaient tous des immigrants de plusieurs nations européennes, de langue et de culture différentes, dans un continent qu'ils découvraient. La religion leur servit d'identité de substitution avant qu'ils ne forment une nouvelle nation. Mais dès l'origine, ceux qui avaient fui l'Europe de la persécution à cause de leur religion ou de leurs idées politiques surent confiner leur croyance dans la sphère privée et fondèrent ce qu'on appelle encore aux États-Unis la « religion civile ». Que le président prête serment sur la Bible ou qu'il se rende à la messe ne doit tromper personne : la séparation des pouvoirs est durablement inscrite dans la Constitution et l'esprit des Américains. Quand les néoévangélistes, sous l'ère des républicains et plus particulièrement du président George W. Bush, ont prétendu, et avec succès, donner une coloration religieuse à la conduite des affaires de l'État, l'Amérique s'est engagée dans des expéditions militaires dont elle n'est pas encore sortie et son image à travers le monde s'est dégradée à un point inégalé à ce jour.
Amine ISSA
(à suivre)

