Il ne faut pas sacrifier un avantage macroéconomique à un avantage microéconomique, a averti le directeur de la stratégie à Bank Audi.
L'on n'a qu'assez répété que le Liban est demeuré à l'abri de la crise financière internationale. Laquelle crise a eu pour effet, comme on le sait, de générer des entrées massives de liquidités au Liban, le pays étant perçu comme un refuge sûr dans un monde ébranlé par la turbulence financière.
Il convient toutefois de s'interroger sur le fait de savoir si ces entrées de liquidités ont réellement constitué une aubaine. Le pays a-t-il pu en profiter pleinement ou bien, au contraire, l'augmentation des liquidités a-t-elle été une malédiction pour l'économie et pour la rentabilité des banques ?
L'économiste et directeur de la stratégie à Bank Audi, Freddie Baz, répond à cette question en soulignant que « par définition, l'excédent de liquidités ne peut pas être évalué d'un point de vue microéconomique seulement parce que son intérêt s'exprime tout d'abord sur le plan de la macroéconomie et de la croissance ».
« La liquidité est la source du crédit bancaire, et le crédit bancaire est pour l'économie ce que le sang est pour la vie. C'est qu'il n'y a pas de croissance économique sans crédit bancaire et il n'y a pas de crédit bancaire sans liquidité », a-t-il dit dans un entretien avec L'Orient-Le Jour.
Freddie Baz rappelle également que l'excédent de liquidités dans un contexte de flexibilité financière importante des banques, telle que mesurée par un ratio de capitalisation Bâle 2 de 12 %, a permis au Liban de faire face, dans de très bonnes conditions, à la crise financière internationale. C'est grâce à cette liquidité que le Liban a pu enregistrer un taux de croissance réel de 7,5 % en 2007, de 8,5 % 2008 et de quelque 7 % en 2009, selon les dernières estimations.
Pour le banquier, les banques jouissant d'une grande flexibilité financière et d'une liquidité abondante ont pu assurer au cours des deux dernières années des financements adéquats au secteur privé domestique. Il y a eu 4 milliards de dollars de crédits supplémentaires au secteur privé en 2008 et quelque 3 milliards jusqu'en novembre dernier.
« Il n'y a pas de secrets ni de miracles. Les taux de croissance élevés observés au Liban sont dus à la disponibilité du crédit bancaire qui finance en moyenne 70 % de la consommation et de l'investissement domestiques, principaux moteurs de la croissance au Liban », a-t-il ajouté.
Freddie Baz a également insisté sur le fait qu'on ne peut sacrifier un avantage macroéconomique à un avantage microéconomique. Les banques, a-t-il estimé, de par leur fonction d'intermédiation, ont la responsabilité de financer la croissance du pays et par conséquent améliorer le revenu par tête d'habitant, ainsi que les niveaux de vie et le bien-être des Libanais, ce qu'elles font d'ailleurs de façon systématique. Il reste que pour l'économiste, il n'y a pas de doute que les capitaux à l'entrée de 13 milliards de dollars en 2008 et de 16,5 milliards de dollars au cours des dix premiers mois de 2009 ont exercé des pressions sur la rentabilité des banques. Mais ces pressions ont été largement contenues par les établissements de crédit tel qu'en témoigne la croissance à deux chiffres de leurs bénéfices au cours des neuf premiers mois d'une année pourtant réputée très difficile. Face à ces pressions, les banquiers libanais ont en effet mis en place une série de mesures d'urgence pour contenir les effets des rendements décroissants générés par la liquidité abondante. Il s'agit notamment de la baisse des coûts des dépôts pour mieux refléter les acquis macroéconomiques très positifs des dernières années, la redéfinition des tarifs des crédits qui ne sont plus indexés sur le Libor ainsi que d'autres mesures drastiques d'économie de frais généraux.
Par conséquent, la réussite de cette stratégie montre que la gestion des banques est « très efficiente » au Liban, selon Freddie Baz.
Un solde créditeur historique
En tant qu'économiste, Freddie Baz a souligné que les mouvements de capitaux à l'entrée accompagnés d'importantes conversions des dépôts en dollar en livre libanaise ont permis à la Banque du Liban de reconstituer sensiblement ses réserves de change, qui sont aujourd'hui aux alentours de 28 milliards de dollars. La BDL détient aujourd'hui des réserves de change nettes (moins les dépôts des banques) de l'ordre de 9,4 milliards de dollars auxquelles il faut ajouter les réserves en or d'un montant de 10,2 milliards de dollars, soit un total de près de 20 milliards de dollars assimilables, dit-il, « à un fonds souverain pour le Liban », qui représente près de 40 % de la dette publique et 60 % du produit intérieur brut (PIB).
Lorsqu'un pays bénéficie de tels développements macroéconomiques positifs, la moindre des choses est que ces derniers se traduisent par une baisse des primes de risques, donc des taux d'intérêt réels, a noté Freddie Baz. Cependant, malheureusement, on n'a pas observé d'évolution de ce type en 2009, malgré l'amélioration de la note du Liban par toutes les agences de notation.
Il n'empêche que le gouvernement a bien profité des développements macroéconomiques dans le pays puisque le compte 36 de l'État auprès de la BDL accuse désormais un solde créditeur historique, qui lui permet de financer non seulement le déficit de 2010 mais même de rembourser une partie des échéances des eurobonds en dollars, a expliqué le banquier.
Crédits immobiliers
Sur un autre plan, Freddie Baz a écarté tout parallélisme entre ce qui se passe à Dubaï et au Liban au niveau du secteur de l'immobilier. Il a affirmé que le Liban a besoin de 40 000 nouveaux logements par an pour absorber les besoins des générations actuelles et remplacer le parc désuet. De plus, du fait des réglementations contraignantes de la BDL portant sur le financement des projets de développement immobilier, il n'y a pas d'effets de levier importants.
Sans oublier le fait qu'il y a de plus en plus de Libanais éligibles pour l'obtention de crédits logement, ce qui soutient la demande immobilière sur le marché local. Une croissance cumulée du PIB de 23 % sur les trois dernières années s'est traduite par l'amélioration du revenu disponible de la classe moyenne et une demande accrue de crédits hypothécaires. Les crédits hypothécaires ont donc augmenté entre 2007 et 2008 d'un demi-milliard de dollars, passant de 1,4 milliard à 1,9 milliard. Le chiffre serait encore plus élevé en 2009. Il représenterait aujourd'hui plus de 7 % des crédits consolidés des banques, selon les estimations de Freddie Baz.

