En Europe, dans son acceptation géographique, l'on nota également quelques contre-réactions au processus de mondialisation. Face à la peur de l'homogénéisation, certains furent pris de sursauts identitaires.
Aujourd'hui, l'Europe fait une nouvelle crise en réalisant qu'elle change de physionomie, d'aspect. L'Europe prend des couleurs, l'Europe mue et tous ces changements lui font peur. Mais aujourd'hui, ce n'est pas l'homogénéisation que certains, nombreux, redoutent, mais l'altérité.
L'altérité étant incarnée, pour beaucoup, par l'immigré en général et l'islam en particulier, religion visible car religion de rites. Religion d'autant plus visible qu'elle est devenue la seconde de l'Europe, alors que la « religion patrimoine » de ce continent est en déclin.
Il faut relire Edgar Morin, auteur de Terre-Patrie : l'histoire court vers un futur inconnu tout en se retournant vers un passé disparu. Et l'inconnu fait peur, c'est bien connu.
Cette peur, certains savent l'exploiter bien sûr, que ce soit à travers des votations antiminarets ou l'organisation de grands débats sur l'identité nationale à quelques mois d'élections régionales et quelques semaines après une série de scandales coûteux pour le pouvoir en termes de popularité. Le tout dans un contexte de marasme économique.
Débattre de l'identité nationale, pourquoi pas. Mais le débat aurait gagné à être conduit dans un climat plus apaisé. Le problème est néanmoins ailleurs. Le problème tient au fait que le débat soit organisé par le ministère de l'Identité nationale et de l'Immigration. La confusion des genres dans l'intitulé reflétant ou alimentant la confusion des genres au niveau de la perception des tenants de ce débat. Confusion qui n'a pas tardé à être exposée, et par un élu de l'UMP de surcroît qui sonnait l'alarme il y a quelques jours dans le cadre de ce débat, contre ces « dix millions et que l'on paye à rien foutre ». Une référence, même s'il tente de s'en défendre bien lourdement, aux immigrés.
Des immigrés, rappelons-le, que l'Europe, et notamment la France, sont allés chercher, après la Seconde Guerre mondiale, pour pallier un manque de main-d'œuvre. Des immigrés qui viennent, par ailleurs, donner un coup de jeune à une Europe vieillissante.
Débattre de l'identité nationale, pourquoi pas. Mais à partir du moment où l'on reconnaît et l'on admet la constante évolution des termes de cette identité et non où l'on se limite à ventiler des préjugés. Il faut relire Les identités meurtrières d'Amin Maalouf : l'identité « n'est pas donnée une fois pour toute, elle se construit et se transforme tout au long de l'existence ». Ce qui est valable pour un individu ne l'est-il pas tout autant pour une nation ? Il faut entendre Marc Bloch : « Les hommes sont plus les fils de leur temps que de leurs pères. » L'héritage de nos aïeux est essentiel, certes, mais l'héritage de nos contemporains, de notre époque, de notre environnement, l'est aussi.
Et il ne faut pas remonter loin dans l'histoire pour savoir les conséquences que peut avoir le fait de graver dans le marbre les éléments d'une identité nationale.
Débattre de l'identité nationale, pourquoi pas. Mais il serait probablement bien plus intéressant et intelligent de débattre d'une identité républicaine, de l'adhésion à certains principes parmi lesquels, pour la France du moins, la laïcité. Un débat dans lequel chacun devrait assumer ses responsabilités. Le débat qu'il faut tenir pour surmonter la peur se trouve là, beaucoup plus en tout cas, que dans celui, mal ficelé, mal organisé et jeté sur la place publique comme un os à ronger, sur l'identité nationale.
Il faut relire Amin Maalouf : « C'est notre regard qui enferme souvent les autres dans leurs plus étroites appartenances, et c'est notre regard aussi qui peut les libérer. »
Il faut relire Edgar Morin : « Pour le meilleur et le pire, chacun de nous, riche ou pauvre, porte en lui, sans le savoir, la planète tout entière. »
(*) Relevé dans les « Carnets libres » d'Edwy Plenel.


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