Elles joignent le geste à la parole.
Présenté à la salle Montaigne le temps de deux soirées consécutives, Jokari mêle texte, musique, mouvement et vidéo sous un titre qui claque et qui fait penser à un puzzle japonisant. Casse-tête, Jokari ? Hmmm, oui, un peu beaucoup. Au fait, Gaston Lagaffe n'avait-il pas une prédilection particulière pour un jeu de raquettes et balle avec élastique intitulé Jokari, justement, et que le héros de bande dessinée pratiquait avec assiduité ? Mais cet intitulé pourrait être également l'acronyme des prénoms Joëlle, Caroline, Angela et Ritta, les réalisatrices du projet. Kesaco alors, ce Jokari ? Un peu de tout cela, sans doute. Mais, surtout, un spectacle d'une haute densité créative.
En ce début de siècle, où pas mal d'artistes dans ce domaine commencent à tournicoter sérieusement en rond (voire nous barber, dont certains empêtrés dans les mailles du filet de leurs propres abstractions), ces jeunes femmes méprisent les routes trop fréquentées et bousculent les frontières entre les disciplines artistiques. Cette intransigeance dans l'amour du spectacle sans étiquettes ni frontières pourrait déstabiliser le spectateur impatient et habitué à la consommation éphémère.
Fondé sur la tension entre le minimalisme des phrases et la multiplicité des pensées, des images et des sonorités musicales, ce spectacle explore les différences, gradations, permutations de certaines « bipolarités » : vrai/faux, homme/femme, humain/divin, naturel/artificiel, matière/esprit. Les influences qui traversent ce spectacle ont été intelligemment digérées et forment un tout original. Il décline une succession probante de pièces minimalistes mais alertes, mêlant beats lents et nonchalants à de sombres tonalités plus croustillantes et syncopées. Pendant que Ritta Baddoura fait swinguer sa poésie lapidaire, Caroline Hatem danse sur les mots d'Etel Adnan ou de Jad Hatem, Angela Hounanian dorlote son violoncelle et Joëlle Khoury taquine les touches du piano...
Poésie en image, corps et décors sonores, Jokari invite au voyage. L'œil devient un kaléidoscope qui pénètre au cœur de l'âme et du monde. Voix, danse, poésie et vidéo où chaque son,
chaque geste, chaque mot et chaque image évoque, invoque, transporte, nous plonge dans une expérience intime et vivante...
Ces jeunes femmes ont montré, au final, d'assez chouettes dispositions de défricheuses. L'aubaine est, au Liban, suffisamment rare pour être dignement soulignée.
Fiche technique
Joëlle Khoury : composition, création de bande sonore et interprétation (piano).
Angela Hounanian : violoncelle.
Ritta Baddoura : voix, mouvement.
Caroline Hatem : chorégraphie, danse, voix.
Kinda Hassan et Shaghig Arsoumanian : vidéo et aussi les voix de : Tania Shammas et Zeina Saab de Meleiro.


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