Toufic Daher et le juge Jack Brockbank qui lui remet son certificat auprès de l’imposante tour Eiffel.
Reconstruire sa vie avec de modestes allumettes, oublier les rancœurs, l'injustice, les erreurs passées. Prendre une autre voie, même si elle est plus ardue. Plus longue et plus lente. Tel a été l'objectif de Toufic. S'évader à bord d'un Titanic qu'il a construit avec ses allumettes magiques à la démesure de son rêve, ou grimper la tour Effeil du regard, la sienne atteint 6,53 mètres de haut, tel aura été son sort, puis sa passion. Aujourd'hui, c'est sa victoire sur le passé.
Destin tragique
Lorsque Toufic Daher apparaît sur sa chaise roulante, qu'il prend la parole comme s'il entrait dans la course, toutes les colères et tous les bonheurs de sa vie semblent se bousculer dans sa tête. Il y a d'abord, bien évidemment, une réussite à savourer, alors que le juge international Jack Brockbank, envoyé spécialement de Londres pour l'occasion, vient de lui remettre le certificat GWR (Guinness Book des records). Une joie à savourer doublement, puisque sa tour Eiffel est sacrée comme la plus grande structure en allumettes après son Titanic en 2002. Pour celui qui ne cesse de rappeler et de se rappeler qu'il fut un temps où il n'était rien, ou pas grand-chose, où les gens passaient sans le voir, le moment est précieux. Alors, inlassablement, l'homme se remet à raconter son histoire comme s'il le faisait pour la première fois. Celle d'un jeune mécanicien de 28 ans dans le village de Freiké, père d'un garçon de quelques mois qui, après un malentendu, reçoit une balle qui le cloue à vie. Un an à l'hôpital. Toufic perd tout, femme, avenir et le peu de moyens qu'il possédait. Le coupable s'en sort avec deux mois d'emprisonnement. Fou de rage, il décide de se faire justice et abat le coupable de tous ses maux. Condamné à une peine de huit ans, il purge « quatre ans deux mois et vingt-trois jours », précise-t-il, avec toute l'amertume du monde, avant d'être relâché suite à une grâce présidentielle. « J'ai retrouvé ma liberté le 16 août 1997. Je suis rentré chez moi et je n'ai rien retrouvé, pas même une allumette ! »
C'est derrière les barreaux que le prisonnier, prisonnier surtout d'une colère démesurée, commence à manipuler cet objet devenu si précieux. « La chose la moins chère que je possédais entre les mains. » Alors de ces mains immenses, nerveuses, il apprend à saisir ce bâtonnet fragile, à lui donner vie, forme. Cet exercice devient une thérapie qu'il embarque dans ses bagages d'homme libre. Il fait des petits objets, des boîtes de trictrac, des cadres, des monuments du monde qu'il expose dans des expositions artisanales. « Je ne colorie jamais les allumettes, avoue-t-il. Si je veux les dorer, je les fais frire, comme on le fait avec les pommes de terre. Je les brûle, je les étête. Je travaille par étape et quand ma maison devient trop exiguë, je continue dehors, au balcon. »
Il remporte des prix, fait plusieurs passages à la télévision et décide alors de s'attaquer au Titanic. Première victoire et un deuxième projet, encore plus grand, la tour Eiffel. Durant son périple, il rencontre des mécènes qui l'aident jusqu'à aujourd'hui à mieux vivre. Un vendeur de luminaire lui offre à chaque fois les milliers de lampes. Il a même planté le drapeau libanais sur le toit de la tour Eiffel, un drapeau offert et dédicacé par le président Lahoud, qui l'a également décoré des insignes de chevalier de l'Ordre du Cèdre en 2007.
Même si, et bien heureusement, le temps a passé sur les peines de Toufic sans vraiment les effacer, il avoue, toujours très méfiant à l'égard des autres : « J'ai changé. J'ai réussi à imposer ma présence et devenir quelqu'un, au Liban et à l'étranger. Mais je ne fais pas confiance à mon petit doigt ! » Son projet à venir, « pourvoir montrer mes neuf pièces, en créant un musée, peut-être. » Et commencer la construction de la mosquée d'el-Aqsa. Sa mosquée d'el-Aqsa, loin des tumultes qui l'entourent. Dans le silence de la solitude.

