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Nos lecteurs ont la parole

Plaidoyer pour la non-formation d’un gouvernement au Liban

Élias R. CHEDID
Nous n'avons pas de gouvernement. Depuis la désignation de Saad Hariri, suivie de sa redésignation, nous vivons dans une dichotomie permanente, celle d'un gouvernement d'expédition des affaires courantes et d'un gouvernement dont seul le chef est désigné. Au-delà des problèmes de longueur dans l'énonciation de la qualité de chacun de ces chefs respectifs - les journalistes ne mettent-ils pas quelques longues secondes à les énoncer, au-delà du fait qu'il faut inviter les deux à toute manifestation officielle et des problèmes de logistique que cela engendre inévitablement, nous vivons dans une phobie qui a la vie dure, celle de ne jamais avoir de gouvernement.
Cette peur ne serait-elle pas déplacée ? Qu'attend-on d'un gouvernement dans un État digne de ce nom ? Les récents gouvernements au Liban ont-ils correctement rempli leur rôle ? Un gouvernement est-il vraiment nécessaire ? L'état intermédiaire d'expédition des affaires courantes n'est-il pas, tout compte fait, souhaitable dans un pays comme le nôtre ?
Qu'ont fait les derniers gouvernements pour améliorer l'état lamentable de notre économie ? Ont-ils réduit notre endettement astronomique ? Pris des mesures visant à encourager, redynamiser, l'initiative privée, la croissance ? Des subventions, des exonérations fiscales ? Bien au contraire, la dette publique a été agrémentée d'une dette supplémentaire visant à... payer une partie seulement des intérêts générés par la première ! Les impôts en tout genre ont été augmentés. Parallèlement, aucune vision économique de moyen ou de long terme n'a été présentée. Le gouvernement ne semble pas avoir d'idée quant à l'endroit où le Liban devrait être dans quelques années pour sortir de la crise, redresser la tête, prospérer. Pays d'industries, pays d'agriculture ? Pays de tourisme, de services ? Centre financier, de nouvelles technologies, d'externalisation ? Paradis fiscal, de zones franches ? On aurait pu se dire qu'au lendemain d'une crise mondiale sans précédent des marchés financiers et du secteur bancaire dont le Liban, par on ne sait quel miracle, a été préservé, notre pays avait une occasion à saisir, une chance inouïe de s'engouffrer dans la brèche. Qu'au moment où l'Internet à haut débit fait fureur, nos citoyens qualifiés pourraient se lancer là-dedans et prendre de l'avance sur leurs pairs dans la région. Mais nul ne sait bien, nul n'a vraiment réfléchi à tout cela, et certainement pas le gouvernement.
Est-il besoin de rappeler, au demeurant, qu'il n'existe pas de service public au Liban ? Que nos administrations sclérosées, moyen-âgeuses, corrompues, ne sont devenues que des summums de bureaucratie coûteuse et foncièrement inutile, dont la lenteur n'a de concurrente que leur inefficacité ? Ne parlons pas des taxes, impôts, droits de timbre et ponctions indirectes de toutes sortes. Tenons-nous en à l'état des routes, de l'eau, de l'électricité, des télécoms. Les ministres eux-mêmes tirent la sonnette d'alarme, impuissants qu'ils sont à agir individuellement, tout cela dans l'indifférence générale, et surtout celle du gouvernement dont ils font pourtant a priori partie. Ici, comme en bien d'autres endroits, l'initiative privée pallie l'apathie dommageable du gouvernement. Les générateurs de quartier s'installent dans la durée, les opérateurs télécoms illégaux offrent des services que l'État n'a même pas encore envisagé de fournir. Pour moins cher.
La lutte contre la pauvreté est inexistante au plan gouvernemental. Pourtant, les nécessiteux sont une réalité au Liban, et leur nombre ne fait qu'augmenter en permanence. Le gouvernement est trop occupé à doter nos ministères les moins utiles d'un budget faramineux (les chiffres parlent d'eux-mêmes) pour se pencher sur le cas des pauvres. Alors il n'est que les associations, la société civile, les œuvres de bienfaisance, les institutions religieuses, les quartiers et les familles pour soutenir ceux qui sont dans le besoin, réduire leurs souffrances, les aider à tenir un peu plus longtemps.
Les gouvernements font-ils mieux en matière de santé, de couverture sociale ? La Sécurité sociale est en crise et, scandale après scandale, confirme qu'elle n'est qu'une auberge espagnole pour fonctionnaires assoiffés d'argent - et leurs complices. Le ministère de la Santé est connu pour être une vache à lait, dans le genre porteur. Heureuse la fraction politique qui en est pourvue, tant que ça dure. Les malades ne disposant pas d'une assurance privée peuvent, entre-temps, saigner jusqu'à en crever à l'entrée des hôpitaux ; ils n'y seront tout simplement pas admis.
Quant à l'éducation, à la formation professionnelle, l'absence de l'État n'est pas à démontrer. L'enseignement de qualité est l'apanage de quelques universités privées dont les scolarités sont prohibitives pour la plupart des gens. Les Libanais se débrouillent pourtant bien, s'endettent pour apprendre, décrochent de petits boulots pour financer leurs études, obtiennent des bourses pour aller à l'étranger. Et ils se distinguent, brillent, réussissent, car ils sont de remarquables individus malgré l'adversité et les vicissitudes. Toujours meilleurs que les autres. Ce que l'État ne leur donne pas, ils l'arrachent de leurs propres mains. Ce sont là les bonnes prédispositions naturelles des Libanais, notre inégalable richesse en capital humain.
Ne faisons pas le bilan de la protection de l'environnement, de la réduction de la pollution, de l'urbanisme, de la sauvegarde des sites archéologiques, vous le connaissez. Ce sont d'ailleurs des problèmes de riches. Ici encore, quelques associations nous mettent de temps en temps du baume au cœur et il convient de les saluer, mais le gouvernement, pour sa part, pratique la politique de la chaise vide.
Un gouvernement pour faire de la politique alors ? Pour assurer le retour des déplacés de la Montagne ? Pour libérer Chebaa ? Pour convaincre le Hezbollah de déposer les armes ? Pour en finir avec les îlots sécuritaires ? Pour résoudre les enquêtes en cours sur les innombrables assassinats politiques des quelques dernières années, pour en punir les coupables ?
Non, vous l'aurez deviné, le Liban est un pays où il ne sert à rien d'avoir un gouvernement. À part pour flatter l'ego de quelques rigolos et de leurs sbires, afin qu'ils puissent nous toiser du haut de leurs 4x4 et nous obliger, sur présentation de leurs klaxons assourdissants et de leurs armes sonnantes et trébuchantes, de céder le passage à leurs altesses. À part pour que les « représentants » débilités de nos communautés ancestrales ou de nos partis politiques féodaux ou néoféodaux puissent se vautrer dans d'énormes fauteuils de cuir et recevoir tout au long de la journée des officiels pour d'interminables salamalecs suivis de déclarations vides de sens. À part le fait qu'ils souhaitent aussi, tant qu'ils y sont, s'en mettre plein les poches, presque officiellement. À part toutes ces raisons dont vous aurez deviné qu'elles sont impérieuses, il n'y a aucune raison de se presser d'avoir un nouveau gouvernement. Sans oublier que le gouvernement ne gouverne plus au moins depuis le début de l'année (c'est-à-dire moins de six mois après sa formation, et plus de six mois avant qu'il n'a été réputé démissionnaire), depuis que les ministres partisans n'ont de souci que celui de faire campagne pour les élections. Qui dit marchandages électoraux dit demi-mesure, ou pas de mesures du tout. En contraste, l'expédition des affaires courantes, dont nous ne sommes admirateurs que par ironie du sort et par nécessité, oblige nos ministres à continuer de gérer le cours normal des choses, à administrer, sans pouvoir prendre de décisions importantes, ces fameux actes de disposition. L'initiative privée, le vrai moteur de ce pays, qui lui a permis à ce jour de se maintenir, bon gré mal gré, ne peut que se réjouir d'un tel état de fait, parce qu'un gouvernement sortant est par définition limité en matière de racket et d'extorsion.
Arrêtons donc de stresser, de nous faire du mauvais sang. 14 Mars ou 8 Mars ? Combien de divisions ? De portefeuilles ? De votes ? Minorité de blocage ou non ? Tout cela est futile, c'est bonnet blanc et blanc bonnet. Un gouvernement au Liban, on n'en a fort malheureusement rien à attendre. On pourrait vivre avec, mais on est tellement mieux sans. Ne nous y trompons pas : notre pays n'a que la formidable force de ses individus pour continuer d'exister.

Élias R. CHEDID
Nous n'avons pas de gouvernement. Depuis la désignation de Saad Hariri, suivie de sa redésignation, nous vivons dans une dichotomie permanente, celle d'un gouvernement d'expédition des affaires courantes et d'un gouvernement dont seul le chef est désigné. Au-delà des problèmes de longueur dans l'énonciation de la qualité de chacun de ces chefs respectifs - les journalistes ne mettent-ils pas quelques longues secondes à les énoncer, au-delà du fait qu'il faut inviter les deux à toute manifestation officielle et des problèmes de logistique que cela engendre inévitablement, nous vivons dans une phobie qui a la vie dure, celle de ne jamais avoir de gouvernement. Cette peur ne serait-elle pas déplacée ? Qu'attend-on d'un...
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