Certes, le rêve est un droit inaliénable, sinon une nécessité, un besoin fondamental pour l'équilibre de la psyché - même s'il s'agit de l'esprit collectif d'une nation. Mais lorsque l'incroyable fossé, la terrible inadéquation, le paradoxe parfait s'installent entre le rêve et la réalité, les pathologies s'installent. Difficile de dire alors quelle est l'ampleur exacte des frustrations, du refoulement meurtrier, de tous ces espoirs rendus impossibles et aussitôt plongés dans un processus inexorable de mutations vers la haine et la violence.
L'incapacité de la majorité à former un gouvernement, après avoir pourtant remporté des élections incontestables et incontestées, a en effet de quoi désemparer. Sinon d'exaspérer des foules entières de citoyens qui s'en sont remis encore une fois, le 7 juin dernier, aux principes et aux règles démocratiques, et qui n'ont cure des hérésies ressassées par les pôles du 8 Mars pour justifier leur coup d'État permanent contre la République, ou des énièmes excuses du 14 Mars pour se décharger du fardeau embarrassant constitué par le manque d'audace et de vision.
Quoique impardonnable pour ceux qui se sentent immanquablement trahis depuis un certain 14 mars 2005 - et ils sont de plus en plus nombreux - cette impuissance notoire reste néanmoins compréhensible ; à condition de l'analyser sous l'angle, justement, de la puissance. Car le blocage actuel a ses vertus, à condition que l'on puisse pouvoir les distinguer dans le magma de verbiage quotidien. Contre toute attente, ce blocage est en effet générateur de netteté, un peu comme une équation mathématique du reste. Il suffit par exemple de faire cet inévitable rapprochement entre ce que furent l'assassinat de Samir Kassir (premier d'une longue série) et la guerre de juillet 2006 au 14 mars 2005 pour comprendre ce qu'est la paralysie actuelle à la victoire du 14 Mars le 7 juin. La perspective comparative permet, dans ce cas, de tirer une leçon fondamentale pour qui continue de s'interroger sur ce qui se produit réellement au Liban. Le 14 mars 2005 avait déclenché une dynamique moderne (contrairement à bien de ses leaders, mais c'est là un autre aspect du problème et en tout cas pas l'objet de cet article) de liberté, avec comme objectif ultime l'édification d'un État jouissant d'une paix civile et d'une stabilité durables. Cela passait par la nécessité d'ébranler les assurances d'un régime syrien expansionniste, trop agressif et belliqueux avec son voisin, et de réduire l'influence iranienne à travers un accord désarmant le Hezbollah. La vague d'assassinats des principaux pionniers de l'intifada de l'indépendance et la guerre entre le parti de Dieu et Israël en juillet 2006 ont renversé le rapport de forces. L'offensive israélienne, d'un côté, et les assassinats politiques, de l'autre, ont objectivement permis à un régime syrien bien mal en point de se remettre en selle. Et puis Nicolas Sarkozy, grâce à sa fameuse diplomatie parallèle, et d'autres acteurs libanais en quête permanente de puissance, ont achevé de rendre à la Syrie une certaine influence au sein de la communauté internationale, et, de facto, au Liban. La France se défendra en affirmant que la Syrie n'a cessé de montrer patte blanche au pays du Cèdre depuis le dégel des relations entre Paris et Damas, notamment à l'occasion des dernières législatives au Liban. Argument particulièrement angélique - sinon « angéliste » - pour une diplomatie française qui a toujours bien compris sans naïveté aucune le style fort tortueux des régimes similaires à celui qui réclame à cor et à cri, maintenant, une « révision de l'accord de partenariat Syrie/UE ».
Quoi qu'il en soit, le constat à tirer de cette comparaison est le même : aucune victoire politique ne pourra être convertie sur le terrain en présence des armes du Hezbollah et du parapluie politique et diplomatique dont cet arsenal bénéficie. La compréhension, la perception de « l'ennemi », au sens politique du terme, sont fondamentales ici. Le 14 Mars, comme dynamique indépendante des hommes politiques qui la forment ou la rejoignent, s'inscrit inexorablement dans une perspective de non-violence et de paix, quand bien même certaines de ses composantes seraient tentées, à un moment ou un autre, de se laisser tenter par l'illusoire violence. La principale valeur ajoutée de ce mouvement est son opinion publique, qui fait systématiquement la différence aux échéances fondamentales, là où les politiciens échouent sans cesse par manque d'audace ou de discernement. Dans le camp adverse, les deux arguments principaux qui soudent la dynamique sont les armes et le nombre. Ce sont là les deux leitmotive qui sous-tendent toute la logique hezbollahie, et sans lesquels l'édifice bâti bien à l'abri de l'État pour les « achraf el-nass » et leurs corollaires s'écroule lamentablement.
En d'autres termes, la crise de la formation du cabinet est, une fois de plus, l'expression de la même confrontation entre deux projets et deux visions du Liban, sinon du monde et de la vie. Rien n'a changé, dans ce cadre, par rapport à 2005, sinon que les deux camps sont, sur leur terrain respectif, particulièrement fragilisés : le 14 Mars parce qu'il est incapable de concrétiser le projet fondé sur la paix qu'il incarne aux yeux de son audience, le 8 Mars parce que la force seule ne lui suffira pas pour gouverner.
Il reste toutefois une réalité quelque peu anecdotique qu'il est bon de souligner, à savoir que le 14 Mars n'aurait aucune fonctionnalité si cette crise, focalisée aujourd'hui sur le cabinet mais qui touche en fait à tous les niveaux de la vie libanaise, n'avait pas lieu d'être. C'est dans ce sens qu'il est porteur d'un projet qui le dépasse, et dont la portée symbolique échappe sans doute à ceux qui, de bonne ou de mauvaise foi, continuent d'en sonner le glas à chaque difficulté.


Une délégation FL en tournée à Hasbaya et Marjeyoun en soutien aux habitants du Sud