Venue inaugurer vendredi dernier ce « flagship » en tout point identique aux centaines de boutiques qui portent son nom à travers le monde, sauf les murs en vieilles pierres, reliquats du Beyrouth historique, « Dame » Vivienne Westwood est arrivée en toute discrétion à l'hôtel Phoenicia, traversant docilement le portique électronique comme on franchirait une frontière de plus.
Accompagnée de son attaché de presse, elle s'arrête devant chaque bouquet, effleure, respire, nomme d'une voix habitée : « Orchids... » On a du mal à imaginer que la femme éthérée qui glisse ainsi le long des marches, cette parfaite « English rose » un peu surannée, qui laisse dans son sillage un parfum de « Boudoir », fut en son temps une engagée-enragée du hard rock. On n'est pas à une contradiction près.
L'interview se déroule dans une infinie bienveillance, une infinie patience. Impression qu'on a la vie devant soi pour dénouer ce mystère entre distinction et provocation, classe et trash, luxe et économie de moyens. « Je suis résolument antireligieuse », déclare d'emblée celle dont l'enfance fut pétrie de calvinisme. « Je ne connais rien à cette région du monde. Tout ce que je peux dire, c'est qu'il est révoltant que les gens se fassent du mal au nom d'une religion et que les Américains profitent du moindre conflit pour étendre leur pouvoir. » Pourquoi alors avoir choisi une croix en guise de logo ? « J'avais créé un pull sur lequel étaient cousus tous les emblèmes du Royaume-Uni, y compris l'orbe royal surmonté d'une croix. Je crois que l'histoire et la tradition sont les sources mêmes où doit puiser la modernité. Mon directeur de marque a trouvé excellente l'idée d'utiliser l'orbe comme logo : l'orbe Vivienne Westwood est entouré d'anneaux, comme ceux d'un satellite, ce qui le rend futuriste. Pour moi, la croix est un symbole sexuel. » S'ensuit une passionnante leçon sur la culture, les musées, l'histoire comme source d'inspiration.
La muse de la mode londonienne, chef de file d'une école qui a produit entre autres Alexander McQueen, nommée par la reine d'Angleterre officier du Royaume, explique que le vêtement est un moyen de changer le monde. « Le style punk est venu à un moment où nous étions sous l'effet morbide de la guerre du Vietnam alors qu'il se remettait à peine de la Seconde Guerre mondiale. Les jeunes n'y pouvaient rien, mais ils pouvaient montrer à travers leur façon de s'habiller qu'ils n'étaient pas d'accord. En modifiant ainsi le paysage, en choquant l'establishment, ils véhiculaient une philosophie et exprimaient leur refus. »
Comment s'habillera-t-on dans dix ans ? Le regard de Dame Vivienne fixe un point au-delà de l'espace-temps. « On vous ment sur la croissance. Il n'y aura plus de croissance. Nous revenons à la nature et aux saisons. Dans dix ans, ce sera le retour au « do it yourself ». Aujourd'hui, on tricote à qui mieux mieux, mais cela prend du temps. Dans quelques années, on nouera des tissus entre eux, ont déchirera, on recomposera ce qui existe, on sera plus inventif. Il n'y a pas de mal à porter le même vêtement le plus longtemps possible. Je porte moi-même cette robe depuis cinq ans (en effet, elle est souvent photographiée dans ladite robe). On privilégiera la qualité à la quantité, et la création individuelle au prêt-à-porter. »
« Visitez des musées, apprenez le nom des arbres, la forme de leurs feuilles », conseille Vivienne Westwood à une jeune assistante, qui fixe ses petites créoles où se balance un minuscule moineau en or. On se sépare sur ce message énigmatique. Elle se lève, dessine un charming sourire sur son visage diaphane qui affiche avec bonheur un âge respectable. Elle se glisse hors de la pièce, légère comme une idée portée par un riff de basse.

