Liban

L’amour et les dollars

24 heures avec... un escort-boy
George ACHI | OLJ
10/10/2009
Prostitué, homme de compagnie, escort boy : les appellations ne manquent pas pour désigner ces hommes qui se font payer, plus ou moins directement, pour avoir des rapports sexuels avec des clients fortunés. Leur « métier » est illégal au Liban, et stigmatisé par la société, mais dans l'ombre, ils n'en sont pas moins nombreux. « 24 heures avec... » est allé à la rencontre de l'un d'entre eux, qui refuse de se laisser condamner ou prendre en pitié.

Tarek* aimerait, lui aussi, recevoir des bouquets de fleurs. Il en voit partout, dans les hôtels de luxe qu'il fréquente. Les bouquets sont grands, colorés, flamboyants ; ils respirent la beauté et la fraîcheur de vivre. Tarek passe ses journées et ses nuits dans des chambres où l'odeur de ces fleurs imprègne les draps. Mais personne ne lui en offre jamais. Les fleurs, comme l'amour, ne sont pour lui qu'un parfum.
Tarek est ce qu'on appelle un escort boy (la version masculine d'une prostituée « de luxe ») et ne s'adresse qu'à une clientèle d'hommes. À Beyrouth, il exerce son activité en cachette, car ce type de prostitution est doublement interdit au Liban : d'abord parce qu'il s'agit d'une activité clandestine, qui n'a pas pour cadre une « maison de tolérance » ; mais également parce que l'homosexualité est, elle aussi, considérée comme une infraction par le code pénal libanais.
« Ce n'est pas vraiment un problème, explique Tarek, qui vient d'avoir 26 ans. Je sais qu'on ne va pas m'embêter tant que je reste discret. » Le jeune homme compte parmi ses anciens clients des hommes riches et très influents. Ceux-ci viendraient à son aide s'il avait un problème ; par amitié pour lui, peut-être, mais surtout pour protéger leurs arrières. La plupart d'entre eux sont en effet des hommes mariés ou simplement soucieux de faire croire à la société qu'ils sont respectueux des traditions.

À partir de 21 ans
De père libanais et de mère italienne, tous deux décédés lorsqu'il était encore au berceau, Tarek a grandi à Beyrouth, avec une grand-mère malade et sans le sou. Il est allé à l'école, a même commencé une année à l'université, mais n'a pas réussi à trouver un parcours académique à son goût. Tour à tour vendeur, caissier et serveur, il a survécu jusqu'à ses 21 ans grâce à ces petits salaires, et en vivant chez sa grand-mère.
« À 21 ans, raconte-t-il, j'ai rencontré un homme qui a changé ma vie. Il s'appelait Michel*, il avait 30 ans de plus que moi, mais il avait l'air beaucoup plus jeune que ça. Et surtout, il a tout de suite été très gentil avec moi. » Michel, homme d'affaires marié et père de trois enfants, a abordé Tarek alors que celui-ci travaillait dans un bar, un soir d'été. Ils ont discuté jusqu'à la fermeture, et Michel lui a ensuite proposé de l'accompagner dans sa maison de vacances, dans les montagnes.
« J'ai eu peur, explique Tarek. J'avais déjà été avec des hommes, et j'avais envie de passer du temps avec lui, mais je savais que c'était un père de famille et cela me semblait malhonnête, sale. Il a été très gentil, il m'a dit que ce n'était pas grave, que c'était une façon d'être amis. » En difficulté financière, Tarek a été séduit par la perspective d'accompagner son nouvel ami dans une belle voiture, pour se rendre dans une grande maison pendant quelques jours.

Luxe facile
« Nous y sommes retournés souvent, raconte-t-il. Je ne sais pas ce qu'il disait à sa femme, mais il passait souvent me prendre le vendredi soir et nous allions passer le week-end quelque part. On allait faire les courses ensemble, et je pouvais choisir ce que je voulais. » Quelques mois plus tard, Michel a acheté un appartement à Beyrouth et y a installé Tarek, pour pouvoir venir le voir presque tous les jours. « C'était la belle vie qui commençait pour moi, se souvient le jeune homme. Il me donnait de l'argent pour toutes mes dépenses, je pouvais faire ce que je voulais. J'ai arrêté mes petits boulots, ça ne servait plus à rien. »
Cette aventure avec Michel a duré plus d'un an. Rattrapé par sa vie familiale, le père de famille a fini par connaître des problèmes dans sa vie de couple, et il a peu à peu cessé de rendre visite à Tarek. Celui-ci a gardé l'appartement et a dû trouver une nouvelle façon de gagner de l'argent.
« Je ne voulais plus travailler, dit-il. Je m'étais habitué au luxe et je me disais qu'il devait bien y avoir un moyen de recommencer de la même façon. » Tarek dit ne pas avoir trompé Michel pendant leur relation. Mais lorsqu'il s'est retrouvé seul, il a découvert combien il était facile de rencontrer des hommes âgés à la recherche d'un protégé. De nombreux sites de rencontre sur Internet lui permettent de vanter ses qualités et les amateurs ne manquent pas. Avec 1,80 mètres et un corps sculpté par de nombreuses séances de musculation, Tarek sait qu'il laisse peu de monde indifférent.

Habitudes
Après le départ de Michel, le jeune homme a ainsi commencé à rencontrer des hommes pour une nuit ou quelques jours, selon les occasions. Lorsqu'il a besoin d'argent, il se présente immédiatement comme un escort boy et facture l'heure à 200 dollars, parfois plus lorsqu'il a affaire à un client visiblement très fortuné. Il reçoit chez lui ou se déplace dans les hôtels et refuse catégoriquement les rapports sexuels non protégés. La plupart de ces hommes ont plus de cinquante ans, et si certains n'ont pas un physique conforme aux références habituelles de la beauté, la plupart ont un certain charme aux yeux de Tarek. Il dit avoir la chance de pouvoir choisir et ne se force à accepter un client qu'il ne trouve pas attirant que lorsqu'il a besoin d'argent rapidement.
« Le reste du temps, dit-il, j'ai mes habitués. Ce sont des amis, on passe du temps ensemble, parfois une semaine ou plus, et je ne compte pas. Ils savent ce que je fais, mais on garde ça sous silence ou on en plaisante. Et régulièrement, ils m'envoient des cadeaux, le plus souvent des chèques. » À ce rythme-là, le jeune homme peut parfois se permettre de ne pas recevoir de clients pendant plusieurs semaines.
Tarek fréquente de moins en moins de Libanais. Ce sont désormais les hommes d'affaires du Golfe qui constituent la majorité de sa clientèle. « Ils viennent passer quelques jours au Liban parce qu'ils savent qu'ils peuvent s'amuser, ici. Le Liban est le pays le plus libre du monde arabe. » Ils viennent de Dubaï, du Qatar ou d'Arabie saoudite, passent quelques jours dans un hôtel de luxe dans le centre de Beyrouth et, loin de leurs familles, s'offrent le plaisir d'être accompagnés par des hommes comme Tarek. Les plus riches vont jusqu'à l'inviter dans leur ville, ou l'emmènent avec eux vers des destinations comme Londres, New York ou la Floride.
Tarek continue ainsi de mener une vie à l'abri de tout souci matériel. Il vit dans un grand appartement, possède deux voitures, une garde-robe immense et peut se permettre d'acheter tout ce dont il a envie. Depuis le décès de sa grand-mère, l'année dernière, il n'a presque plus aucun contact avec sa famille. Il dit avoir beaucoup d'amis, qu'il a rencontrés à l'école ou en suivant vaguement des cours à l'université lorsqu'il a du temps libre ; ce sont surtout des filles et aucune d'entre elles ne sait vraiment d'où vient tout son argent.
N'essayez pas de faire dire à Tarek qu'il regrette sa vie de débauche, et aurait préféré être médecin ou architecte. Lucide et cynique, il vous répondra qu'il gagne beaucoup plus d'argent comme ça et qu'il ne néglige pas son propre plaisir dans ses relations payantes. « C'est vrai, je veux trouver un homme qui sera mon vrai partenaire un jour. Mais j'ai encore le temps de m'amuser et de gagner de l'argent, pendant longtemps. Quand le moment sera venu de me poser, je le ferai, et je pourrai commencer un conte de fées. En attendant, je n'attends pas qu'on m'offre de l'amour ou des fleurs. J'ai assez d'argent pour m'offrir toutes les roses dont j'ai envie. »

(*) Les noms ont été modifiés.

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