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Moyen Orient et Monde - Le Billet D'émilie Sueur

Le rêve de Maruge

Généralement, pour étudier, il faut payer. Qu'il s'agisse de frais de scolarité à la hauteur d'un campus doté d'une piscine chauffée, d'un terrain de foot ventilé et d'une pelouse bien taillée, qu'il s'agisse de l'achat d'une règle de 20 cm transparente et rigide, d'un grand cahier 96 pages (21 x 29,7 cm) et d'une paire de ciseaux à bouts ronds, qu'il s'agisse encore, pour une famille bangladaise, de la perte du salaire du petit dernier qui montrait pourtant, avec ses doigts d'enfant, des facilités pour la fabrication de chaussures de sport pour des entreprises étrangères obnubilées par leurs marges... Étudier a un coût, étudier est un investissement.
Un investissement dont on espère un retour en forme d'emploi doté d'un salaire. Tout en gardant à l'esprit que ce retour sur investissement dépend de variables flottantes allant du réseau social des géniteurs, à la couleur de l'épiderme du jeune diplômé, en passant par le degré d'échauffement de la machine à bonus du système bancaire mondial.
En France, en cette rentrée, le gouvernement a décidé de chambouler l'ordre des choses. Depuis septembre, les élèves de trois lycées professionnels ont les yeux rivés sur la carotte. Pardon, la cagnotte. Enfin, la carotte en forme de cagnotte, et vice versa.
Le principe de l'opération rentrée 2009 est simple. De la même manière que le Pentagone luttait contre le terrorisme en Irak en achetant les tribus sunnites, le ministère français de l'Éducation a décidé de lutter contre l'absentéisme en payant les élèves. En début d'année, la cagnotte comprend 2 000 euros (les moyens dégagés pour la lutte contre l'absentéisme sont de loin inférieurs à ceux engagés pour la lutte contre le terrorisme... question de priorités). En fonction de l'assiduité des élèves, la cagnotte peut augmenter jusqu'à 10 000 euros ou fondre comme la neige sous un soleil d'école buissonnière.
Afin de parer à toute attaque sur le mode « le gouvernement paie les élèves ! », les autorités ont insisté sur le côté collectif de la chose. La cagnotte doit servir à financer un projet collectif, voyage, passage en masse du permis de conduire ou autre... Cela dit, le bénéfice collectif dépend bien de comportements individuels.
Mais rendons à César ce qui appartient à César. Depuis 2008, en Angleterre, les jeunes issus de familles démunies sont encouragés à aller à l'école contre un salaire hebdomadaire. La formule aurait permis d'accroître l'assiduité des élèves de 6 %.
Visiblement motivée par les bons résultats du « monnayage », l'Angleterre tente aujourd'hui une nouvelle expérience : payer 68 patients bipolaires ou schizophrènes pour les inciter à prendre leurs médicaments. À 15 livres l'injection d'antipsychotique, chaque patient peut espérer engranger 720 livres par an. L'expérience a ses défenseurs (la formule incitera les patients « difficiles » à suivre leur traitement) et ses opposants (les patients devraient être exclusivement motivés par les bénéfices des médicaments). Petite remarque, en passant : pourrait-on voir apparaître, bientôt, une nouvelle catégorie de patients qui, tout en comprenant bien l'intérêt du traitement pour leur santé, prétendraient ne pas vouloir prendre leurs médicaments, afin de mettre un peu de « butter » dans les « spinach » ?
Les Anglais ne font pas figure de précurseurs en la matière. D'après la BBC, les autorités russes, pour inciter les tuberculeux à prendre leurs médicaments, offraient du cash et la gratuité des transports. En Australie, la vaccination des enfants a grimpé de 6 % à 23 % quand les parents se sont vu offrir des tickets de loterie à chaque immunisation.
Inciter financièrement les élèves à étudier, les patients à se soigner, les parents à vacciner leurs enfants... pourquoi pas, si les résultats justifient les moyens.
Reste que le recours à l'argent sonne comme un aveu d'échec. Celui des parents, pas tant en termes d'autorité que de capacité à titiller la curiosité de leur progéniture, celui de l'école à créer un environnement d'apprentissage chaleureux, solidaire et captivant, celui, enfin, d'une société opulente et inégalitaire en état de désenchantement avancé.
Il fut une époque où contre un bon travail, on recevait une étoile. Contre cinq étoiles, une image. Et contre cinq images, un livre. À l'époque, les étoiles avaient le pouvoir d'ouvrir les portes de mondes nouveaux, d'aventures peuplées de pirates, de rêves appelant d'autres rêves. Bien sûr, passé un certain âge, le coup des étoiles ne prenait plus. Mais le bien était fait, l'amour des livres s'était enraciné.
Joseph Stephen Kimani Nganga Maruge, lui, n'a jamais cessé de rêver. Le rêve de ce Kenyan était d'aller à l'école pour pouvoir lire la Bible. Ce rêve, il a dû attendre ses 84 ans et une décision kenyane de rendre l'école primaire gratuite, pour pouvoir le vivre. Un matin de janvier 2004, Maruge, en pantalon court, longues chaussettes, chemise et veste d'écolier, une canne dans une main et une sacoche dans l'autre, a passé la porte d'une salle de classe et posé son long corps desséché sur les bancs de bois de l'école primaire d'Eldoret.
Quatre ans plus tard, alors que le Kenya traversait une violente crise postélectorale, la maison de Maruge a été pillée et le vieil homme s'est trouvé contraint de s'installer dans un camp de réfugiés. Mais il a continué d'étudier. Début 2009, Maruge, atteint d'un cancer à l'estomac, ne pouvait plus se rendre en classe. L'ancien combattant Mau Mau contre les colons britanniques en a pleuré. Quelques mois plus tard, il rendait l'âme. Lors d'une interview, Maruge avait déclaré que seules la mort ou la cécité l'auraient empêché d'atteindre son but, apprendre à lire. Il avait aussi dit : la liberté, c'est de pouvoir aller à l'école et d'étudier.
Généralement, pour étudier, il faut payer. Qu'il s'agisse de frais de scolarité à la hauteur d'un campus doté d'une piscine chauffée, d'un terrain de foot ventilé et d'une pelouse bien taillée, qu'il s'agisse de l'achat d'une règle de 20 cm transparente et rigide, d'un grand cahier 96 pages (21 x 29,7 cm) et d'une paire de ciseaux à bouts ronds, qu'il s'agisse encore, pour une famille bangladaise, de la perte du salaire du petit dernier qui montrait pourtant, avec ses doigts d'enfant, des facilités pour la fabrication de chaussures de sport pour des entreprises étrangères obnubilées par leurs marges... Étudier a un coût, étudier est un investissement.Un investissement dont on espère un retour en forme...
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