Hier dans l'après-midi, le village de Freydis dans le Chouf a enterré Georges Abou Madi, habitant à Aïn el-Remmaneh, et poignardé à mort par des hommes venus à motocyclette de Chiyah.
Georges avait 31 ans. Il rentrait chez lui mardi soir vers 22h30 après avoir fait quelques courses. Employé de banque et membre du Courant patriotique libre, Georges, qui devait se marier dans deux semaines, était un jeune homme sans histoires.
Il était encore devant la porte d'entrée de son immeuble quand il a reçu trois coups de poignard. L'un des coups assénés à la côte gauche a transpercé son cœur. Georges a tenté de prendre la fuite, il s'est traîné une dizaine de mètres pour mourir dans une ruelle voisine.
Jean Habre a 29 ans, il était toujours hier à l'Hôpital du Mont-Liban. Il a reçu un coup de poignard au dos et il a été frappé à la tête par une pierre. Jean est coiffeur. Lui aussi est supporter du CPL. Mardi à 22h30, il rentrait chez lui après un match de foot disputé entre amis.
« Je marchais dans la rue. J'étais à dix mètres de l'immeuble de Georges quand je l'ai vu en train d'être tabassé par des inconnus à Aïn el-Remmaneh. J'ai accouru, j'ai voulu le défendre, le sauver, mais ils se sont emparés de moi aussi. Je n'ai plus revu Georges. Mes amis sont venus et je me suis retrouvé à l'hôpital », raconte Jean.
« Si j'ai été poignardé et si mon ami est mort c'est parce que les gens venus de la banlieue sud n'ont pas peur de l'État. Pourquoi l'armée ne se déploie-t-elle pas dans la banlieue sud ? Pourquoi certains se croient au-dessus de la loi ? Pourquoi l'État existe s'il ne va pas nous protéger », demande-t-il.
« Je ne veux pas tenir un discours communautaire, mais hier ce sont des hommes chiites qui m'ont poignardé et à l'hôpital, c'est une infirmière chiite qui a nettoyé mes blessures... Mon ami est mort et il ne méritait pas ça », dit-il.
« Provocations quotidiennes »
Sélim Boulos, 24 ans, supporter des Forces libanaises, blessé à la côte, se trouvait toujours à l'Hôpital du Mont-Liban, hier. « J'ai un petit restaurant, je faisais une livraison à pied, juste à côté de chez moi et puis j'ai vu des hommes qui tentaient d'assassiner Jean. J'ai couru pour le défendre. Ils avaient de longs poignards. J'ai reçu un coup à la côte. Dieu, qu'est-ce qu'il était bien affûté », dit-il.
Sélim raconte que trois autres personnes, dont deux mineurs, ont été poignardées, ou ont reçu des coups de pierre à la tête dans d'autres rues de Aïn el-Remmaneh. Tous ont quitté l'hôpital.
« Tous les jours, il y a des provocations à Aïn el-Remmaneh. Tous les jours, ils viennent à mobylette chez nous. Ils insultent nos femmes et blasphèment, s'en prennent à la Sainte Vierge et au Christ. Et ça dure depuis plusieurs années. Nous ne les avons jamais provoqués. Avez-vous jamais entendu un jour qu'un gars de Aïn el-Remmaneh est allé provoquer les gens à Chiyah ? » demande-t-il.
Hier à l'Hôpital du Mont-Liban, beaucoup parlaient des femmes qui ont été frappées par les crosses de fusils aux bras et à la poitrine et des jeunes hommes tabassés par les soldats la veille. « Les femmes ont été frappées parce qu'elles étaient descendues dans la rue. Ma mère a des bleus aux bras parce qu'elle a accouru pour supplier mes oncles de rentrer à la maison, mais les soldats sont intervenus... », raconte un jeune homme.
À Aïn el-Remmaneh, on a ras-le-bol d'une situation qui se prolonge, des provocations répétitives. D'ailleurs la dernière en date - avant celle de mardi soir - avait eu lieu samedi dernier. En fait ce jour-là, trois rixes avaient éclaté dans le quartier, suite au passage de motards venus de la banlieue sud à la rue al-Maraya de la localité. Les motards ont été passés à tabac. Mardi, ils sont revenus se venger des habitants de ce quartier chrétien.
Les femmes investissent la rue
Le croisement dit de Sannine se trouve à quelques dizaines de mètres de Chiyah. Hier en fin de matinée, des femmes et des hommes se trouvaient toujours dans la rue. Certaines femmes habillées de noir criaient leur rage :
« Où sont les députés de Chiyah, Alain Aoun et Naji Gharios, qui ne se sont même pas dérangés pour inspecter les lieux ? » s'insurge une femme. « Il faut qu'une solution radicale soit trouvée. Quand les motards sont rentrés à Chiyah, nous avons entendu des tirs de joie et des feux d'artifice. Ils célébraient leur victoire... », s'écriait sa voisine. « Il faut que le tueur soit pendu ici, là où il a tué Georges Abou Madi, afin qu'il soit pris en exemple » lance une autre. « Nous avons enterré un jeune homme aujourd'hui et l'armée se croise les bras, pire, elle est du côté des malfaiteurs », renchérit encore une autre.
Officiers et soldats de l'armée appellent les femmes à se taire, à quitter les lieux, en vain. Les soldats les bousculent, les menacent des crosses des fusils. Des jeunes hommes de Aïn el-Remmaneh interviennent, ils sont frappés, traînés jusqu'aux camions.
Les femmes commencent à s'interpeller d'un balcon à l'autre pour être encore plus nombreuses sur la chaussée, alors qu'elles crient à la figure de leurs fils pour qu'ils rentrent à la maison.
Après les bousculades, la cinquième brigade d'intervention présente mardi soir et jusqu'en fin de matinée à Aïn el-Remmaneh est remplacée par une unité mobile. Officiers et soldats de cette unité demandent poliment et calmement à la petite foule de se disperser. Petit à petit, les gens rentrent chez eux et la tension baisse.
Mais malgré tout à Aïn el-Remmaneh, les habitants, tout comme les blessés de mardi, appellent au déploiement de la troupe sur l'ancienne route de Saïda qui servait de ligne de démarcation durant la guerre et à la mise en place d'un barrage permanent à l'intersection entre le secteur de Sannine et Chiyah. Mais beaucoup sont sceptiques et se demandent si à la prochaine provocation, il n'y aura pas une plus importante effusion de sang.
L'enquête a été entamée hier, l'armée et la police ont entendu le témoignage des blessés et quatre personnes ont été arrêtées.
Dans l'après-midi, les magasins de Aïn el-Remmaneh étaient toujours fermés, les habitants ayant décidé d'observer le deuil. Dans le secteur Sannine, non loin de l'ancienne ligne de démarcation, le sang de Georges Abou Madi était toujours visible sur la chaussée.

