Rechercher
Rechercher

Moyen Orient et Monde - Le Billet D’Émilie Sueur

Les robes de Ramzan

Ramzan Kadyrov, président tchétchène, veut lancer Grozny dans le froufrou. Mais pas n'importe quel froufrou. Kadyrov, ancien chef des services de sécurité de la présidence - vivier de miliciens de sombre réputation surnommés, en toute simplicité, les « Kadyrovtsy » - veut du froufrou « haute couture » et « d'inspiration musulmane ». C'est en visitant un studio de mode en construction à Grozny, chef-lieu de la république caucasienne, que le président a été pris d'une subite inspiration et déclaré voir en Grozny « une future capitale de la haute couture d'inspiration musulmane ».
Dans les agences de presse, la nouvelle est passée sous la rubrique « Insolite ». Note aux agences : créer, de toute urgence, une rubrique intitulée « Obscène ».
Vouloir faire de Grozny la capitale d'autre chose que de la violence et de la guerre est une cause tout à fait honorable en soi. Le problème, ici, n'est pas le message, mais le messager. Si pour Vladimir Poutine, Ramzan Kadyrov est un homme digne de la médaille du Héros de la Russie, la plus haute distinction du pays, les défenseurs des droits de l'homme, vivants ou morts - et la seconde catégorie ne cesse de grandir - portent un regard quelque peu différent sur l'homme. Pour Anna Politkovskaïa, journaliste assassinée à Moscou en 2006 connue pour ses virulentes critiques des autorités russes et tchétchènes, Kadyrov est un « homme complètement fou ». Une appréciation portée par la journaliste après une interview avec l'intéressé. Interview à l'issue de laquelle Politkovskaïa avait pleuré de joie en réalisant, après un lourd moment de doute, qu'elle n'allait pas, sur le chemin du retour, être assassinée*. Pas tout de suite du moins. Pour Svetlana Gannouchkina, l'une des responsables de l'ONG Memorial qui lutte pour la défense des droits civils en Russie, Kadyrov est une personnalité « cruelle et terrifiante ». De manière plus générale, tous ces militants affirment que sous l'autorité de Kadyrov, la Tchétchénie est devenue une zone de non-droit.
De fait, toute critique du pouvoir tchétchène peut rapidement faire passer son auteur sous la moyenne nationale en termes d'espérance de vie.
Le 15 juillet dernier, le corps sans vie de Natalia Estemirova, membre de Memorial, a été retrouvé en Ingouchie neuf heures après l'enlèvement à Grozny de cette femme qui dénonçait régulièrement les exactions commises par le gouvernement tchétchène. Natalia était une proche amie d'Anna Politkovskaïa dont les assassins n'ont toujours pas été identifiés.
Un mois après l'assassinat de Natalia, une autre femme, Zarema Sadoulaeva, a payé de sa vie son engagement dans la société civile. Le 11 août, le corps de Zarema, dirigeante d'une ONG tchétchène pour la réinsertion d'enfants invalides, ainsi que le corps de son mari, tous deux criblés de balles, étaient retrouvés dans le coffre de leur voiture aux environs de Grozny. La veille de son assassinat, le couple avait été arrêté par des hommes en civil et en uniforme.
Huit mois plus tôt, le 19 janvier, c'est une journaliste et militante, Anastasia Babourova, qui était assassinée à Moscou avec l'avocat Stanislav Markelov, défenseur de nombreuses victimes tchétchènes. Des morts médiatisées derrière lesquelles se cachent des morts anonymes.
Après l'assassinat de Natalia Estemirova, un des responsables de Memorial, Oleg Orlov, a accusé Kadyrov d'être derrière le meurtre de la militante. L'on serait tenté, en temps normal, d'attendre les conclusions des instances judiciaires pour lancer toute accusation, mais Kadyrov, qui a attaqué Memorial en diffamation, a déclaré, après s'être dit outré par cet assassinat, qu'il prendrait personnellement l'enquête en main...
Kadyrov veut faire des robes. Faire des robes c'est bien, mais garantir que les femmes courageuses de Tchétchénie seront toujours en vie pour les porter, c'est beaucoup mieux.

* Dans Douloureuse Russie : journal d'une femme en colère, d'Anna Politkovskaïa, Buchet-Chastel.
Ramzan Kadyrov, président tchétchène, veut lancer Grozny dans le froufrou. Mais pas n'importe quel froufrou. Kadyrov, ancien chef des services de sécurité de la présidence - vivier de miliciens de sombre réputation surnommés, en toute simplicité, les « Kadyrovtsy » - veut du froufrou « haute couture » et « d'inspiration musulmane ». C'est en visitant un studio de mode en construction à Grozny, chef-lieu de la république caucasienne, que le président a été pris d'une subite inspiration et déclaré voir en Grozny « une future capitale de la haute couture d'inspiration musulmane ».Dans les agences de presse, la nouvelle est passée sous la...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut