Dans la pratique, il est permis de croire qu'Angela Merkel n'a pas tout à fait convaincu ses concitoyens. Elle a eu beau, au soir de dimanche, crier victoire, il reste que son parti a enregistré son plus mauvais score depuis 1949, avec 33,8 pour cent des voix, soit une perte de 1,3 million de partisans par rapport aux législatives de 2005, et qu'elle ne doit son salut qu'à la performance du parti de Westerwelle (14,6 pour cent contre 9,8 pour cent il y a quatre ans). Une réalité soulignée dès lundi matin par les médias, le Spiegel online titrant : « Chancelière par la grâce de Guido », le patron des libéraux démocrates, assuré demain de prendre la tête de la diplomatie et soucieux surtout d'imprimer sa marque à la politique économique de son pays. Les enjeux sont de taille à l'heure où la « chancelière de tous les Allemands » - comme elle s'est plu à se définir au soir de la victoire - devra se résoudre à accorder la priorité aux graves problèmes posés par le Big Bang des deux dernières années, elle qui semblait jusque-là accorder sa préférence aux sujets d'ordre social. La tâche s'annonce difficile en raison des proportions proprement alarmantes prises par le déficit budgétaire, ce qui rend aléatoires les promesses de réduction fiscale - jusqu'à 35 milliards d'euros ! - évoquées durant la campagne électorale.
« Angie » vient de s'engager à former son gouvernement d'ici au 9 novembre. Pourquoi cette date butoir ? Parce qu'elle marque, n'a-t-on pas manqué de relever, celle de la chute du mur de Berlin, dont on célébrera cette année le vingtième anniversaire. Emblématique mais combien curieux choix pour une transfuge de cette Allemagne d'Erich Honecker dont elle ne cesse, jour après jour, de renier les enseignements au point de faire tandem avec ceux qui ne se cachent pas de représenter les milieux d'affaires. Il lui sera malaisé, pour ne pas dire impossible, de concilier l'impératif d'un contrôle de la dette publique et celui d'une reprise de la croissance, tout cela sous le signe d'une souplesse plus grande sur le marché du travail. Ses conseillers se disent convaincus que la chancelière a retenu la leçon de Helmut Kohl et saura ne pas aller « trop loin, trop vite », ni braquer contre elle son aile conservatrice dont certains chefs - le Rhénan Jürgen Rüttgers et le Saxon Christian Wolff en particulier - contestent déjà son leadership au prétexte que l'on ne peut sans risque partager son temps entre les affaires de l'État et celles du parti. L'intéressée renvoie ses critiques à sa cote de popularité et à son bilan. Aux yeux de la majorité des Allemands, elle serait parvenue à contenir avec un minimum de casse les effets désastreux de la crise et à se débarrasser enfin des encombrants alliés que sont les sociaux-démocrates, partis pour une traversée du désert qui s'annonce longue.
Si d'aventure un vent de révolte devait se lever demain, il soufflerait dans les rangs du SPD, proprement laminé avec 23 pour cent des voix, victime d'une hémorragie sans précédent de voix : 20 millions en 1998, 10 millions lors du scrutin de ce 27 septembre. La différence a été empochée en grande partie par le Die Linke d'Oskar Lafontaine, constitué de rescapés de l'ancien Parti communiste est-allemand et de sociaux-démocrates déçus d'abord par les années Schroeder puis par leur phagocytose, ces onze dernières années, par les conservateurs. Le camp des Verts est l'autre bénéficiaire de cette désaffection, ayant réussi la performance inespérée de réunir sur ses idées 10,7 pour cent des voix.
Réaliste, Angela Merkel s'est bien gardée de s'engager à quitter ce centre qui lui réussit si bien. En 2005, elle a vu une avance de 17 points partir en fumée, ne parvenant à l'emporter qu'en adoptant un nouveau catéchisme socio-économique. Dimanche soir, elle a récidivé, promettant de conduire « un parti centriste du peuple ». En imprimant au gouvernail une orientation résolument droitière. Cela ne fait aucun doute. Au fait, un capitaliste inconditionnel, n'est-ce pas presque toujours un communiste converti ?


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