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Liban - Feuille De Route

Psychothérapies

Non, le véritable tour de force accompli samedi par les Forces libanaises et Samir Geagea ne réside pas vraiment dans la capacité de mobilisation démontrée par la formation chrétienne, même si le nombre de participants à la « messe annuelle pour les martyrs de la résistance libanaise » a atteint cette année une ampleur inégalée, et que l'autoroute est restée bloquée des heures durant par d'interminables convois en provenance de tous les coins du pays. Dans ce registre, il convient toutefois de mettre en évidence la qualité des participants, notamment ceux, particulièrement nombreux cette année, qui représentaient la société civile du 14 Mars, plutôt que la quantité. Si le souci de faire un étalage de puissance, d'organisation et de discipline pour des considérations politiques naturelles - aussi bien nationales que chrétiennes - était bien visible, les FL semblent toutefois avoir cherché cette année à amorcer une ouverture notable vers les milieux du 14 Mars qui dépassent le cadre strictement partisan, vers l'opinion publique stricto sensu. De l'avis même de sources concernées, l'objectif n'est plus tant de réunir du monde, de sombrer dans le populisme primaire, de jouer le jeu du nombre qui est l'apanage du camp adverse, et du Hezbollah en particulier, que de diversifier autant que possible le réseau FL, en faisant preuve d'ouverture.
Mais ce ne sont là encore que des remarques formelles. Or ce n'est pas vraiment à ce niveau qu'il faut rechercher la nouveauté dans l'événement de samedi. Qu'un parti veuille améliorer son image de marque est somme toute tout à fait normal, quand bien même il faudrait relever que les FL ont réussi, en quelques années et dans des conditions pas si faciles, à reléguer aux vieux grimoires du passé une certaine étiquette héritée de la guerre qui leur collait à la peau. C'est dans ce contexte que Samir Geagea avait pris une initiative particulièrement heureuse et courageuse - et au demeurant tout à fait inédite dans l'histoire contemporaine du Liban - l'an dernier, en présentant des excuses, au nom de son parti, pour toutes les exactions commises durant cette fameuse guerre. Et c'est justement dans son discours qu'une fois de plus, Samir Geagea a encore innové, ancrant encore plus la dynamique FL dans le processus d'édification de l'État et de son corollaire naturel, l'instauration d'une paix civile durable sur les bases de la réconciliation nationale réalisée à Taëf, tout en exprimant de nouveau haut et fort, face à ceux qui continuent inlassablement de se livrer à de faux paris, le caractère inébranlable de la révolution du Cèdre, ainsi que sa trajectoire inéluctable et univoque.
Certes, le président du conseil exécutif des Forces libanaises avait déjà apposé sa marque personnelle, sa vision propre de ce que devait être la trajectoire FL d'après-guerre le jour même de sa première apparition en public, à l'AIB, au terme de son calvaire carcéral de onze ans. Il avait très nettement opéré, ce jour-là, la transition FL vers l'après-guerre. Une étape de plus avait été franchie l'an dernier avec les excuses publiques et la volonté implicite d'initier un véritable chantier de réconciliation nationale pour tourner une fois pour toutes la page du passé. Cependant, l'initiative avait immédiatement été réduite à une dimension strictement politicienne par les ennemis de Samir Geagea, et les plaies du passé avaient immédiatement été rouvertes, notamment durant la campagne électorale, par ceux - également dans les milieux chrétiens acquis corps et âme au jeu syrien - dont le seul outil de mobilisation continue malheureusement d'être la diabolisation absolue de l'autre, la stimulation de la mémoire collective dans un but d'excitation des haines et de réveil de la violence (plutôt que dans une volonté de purifier la mémoire collective et d'apaiser les mémoires individuelles), à travers l'exhumation permanente des fosses communes et le discours orienté en permanence sur le passé... Alors même qu'avant la date du 14 mars 2005, en laquelle ces parties ne croient pas, rien n'unit les Libanais, tout est de l'ordre des trajectoires séparées, de la brisure, de la rupture. Rien n'est fondateur.
Du discours-fleuve de Samir Geagea, sa première véritable prestation après les dernières législatives, il est possible de retenir plusieurs éléments : le ton « chamounien » et musclé pour un discours d'essence profondément « chéhabiste » ou « eddéiste » et très rationnel ; l'hommage appuyé, et très significatif en ces temps de « dispersion », aux martyrs de l'intifada de l'indépendance, de Rafic Hariri à Wissam Eid ; l'hommage à l'opinion publique du 14 Mars, grâce à laquelle la majorité a été reconduite ; le vibrant hommage au patriarche maronite et le dénigrement des attaques ringardes dont il a fait l'objet ; le cours magistral de démocratie - et de démocratie consensuelle - asséné à une minorité qui continue à vouloir se faire plus grosse que le bœuf et a multiplier les hérésies constitutionnelles par déni pathologique et chronique ; l'appel au président de la République et au Premier ministre désigné à prendre le sort du pays en main, exercer leurs prérogatives et ne pas céder au chantage permanent de la minorité (ce qui est du reste le souhait exprimé par tous les 14 marsistes qui en ont ras le bol qu'on leur vole leur victoire électorale) ; le message adressé au CPL, qui contribue au sabotage politique des chrétiens au nom d'une surenchère chrétienne insupportable ; ou encore le soutien total aux résolutions internationales et tout particulièrement à la 1701, et, partant, à la détention par l'État du monopole de la violence légitime, loin de la frénésie milicienne du Hezbollah. Il existe naturellement, à travers tous ces titres, une volonté manifeste de se positionner comme un roc inébranlable garantissant, au sein de la coalition plurielle du 14 Mars, la pérennité et la poursuite de la révolution du Cèdre jusqu'à son aboutissement logique, naturel : le passage vers l'État.
Cependant, là où, indiscutablement, Samir Geagea a été plus loin cette année, c'est dans son apostrophe directe de la communauté chiite, spoliée politiquement par le Hezbollah et Amal. « Il n'existe aucune garantie pour personne au Liban sans tous les autres. Nous sommes la garantie les uns des autres. Si tout le monde n'est pas bien, nul d'entre nous ne le sera. Il n'existe aucune protection, aucune garantie, aucun avenir pour nous tous ailleurs que dans le projet de l'État. Et si l'État est faible actuellement, c'est parce que nos efforts à tous ne sont pas déployés pour son édification, et parce que certains entretiennent des projets qui sont aux antipodes de ce processus. Si nous n'avons pas réussi à établir un État fort jusqu'à présent, cela ne veut pas dire pour autant que nous devons aller vers des projets de substitution. Le meilleur des meilleurs substituts reste en effet pire que le pire des États », a en effet affirmé le chef des FL. Un message qui s'inscrit parfaitement dans la continuité de la trajectoire FL de ces dernières années et qui s'adresse on ne peut plus sincèrement et crûment au Hezbollah.
En substance, ce que Samir Geagea tente de dire au Hezbollah, c'est que ce chantage selon lequel les Libanais doivent choisir entre la paix civile sous le joug des missiles ou le chaos sous le feu de ces missiles ne peut plus durer ; qu'il existe un choix salutaire à faire, et qu'il nécessite une certaine dose de maturité, loin de la frénésie de la démesure, de l'illusion de la puissance, qui mène au suicide collectif ; que chaque communauté au Liban a fait l'expérience de ce délire collectif de pseudo-grandeur qui mène illico presto vers la décadence nationale générale, et qu'on en revient difficilement, à très grands coûts... En somme, que la véritable puissance n'est pas au bout de l'index accusateur, du fusil, du Zelzal ou du Raad, mais de la volonté commune de vivre ensemble en paix et dans le respect de la souveraineté et du pluralisme.
L'initiative Geagea est remarquable de bon sens, d'audace et de sagesse. Elle est génératrice de politique, puisqu'elle a du sens dans la médiocrité ambiante. Mais le Hezbollah, et, au-delà, l'ensemble de la communauté chiite interpellée hier, qui continue depuis 2005 à faire plus que jamais preuve d'unilatéralisme sans aucun souci de l'espace libanais, peut-il encore renoncer à ses chimères et entreprendre cette thérapie nationale pour éviter d'entraîner le Liban tout entier vers un suicide collectif... ?
Non, le véritable tour de force accompli samedi par les Forces libanaises et Samir Geagea ne réside pas vraiment dans la capacité de mobilisation démontrée par la formation chrétienne, même si le nombre de participants à la « messe annuelle pour les martyrs de la résistance libanaise » a atteint cette année une ampleur inégalée, et que l'autoroute est restée bloquée des heures durant par d'interminables convois en provenance de tous les coins du pays. Dans ce registre, il convient toutefois de mettre en évidence la qualité des participants, notamment ceux, particulièrement nombreux cette année, qui représentaient la société civile du 14 Mars, plutôt que la...
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