Bien plus logique dans sa démarche, le Premier ministre désigné Saad Hariri aborde la phase préparatoire présente sur des bases nouvelles. Il double, comme on sait, le temps imparti aux blocs ou aux individualités parlementaires d'exprimer leurs vues, la fourchette passant d'une demi-heure à une heure. Avec possibilité de second round pour les forces, comme le CPL, qui le souhaitent. Hariri prend en outre soin, cette fois, de soumettre à ses interlocuteurs un questionnaire écrit, tenant donc lieu de témoin irréfutable, qui porte sur tous les litiges relatifs au montage ministériel, comme au domaine politique global. Il cherche ainsi à cerner, tout à la fois, leurs prétentions ministérielles et leurs vues générales concernant le programme d'action du gouvernement en puissance, donc sa déclaration ministérielle. On voit ainsi que Hariri sort de la routine classique qui limite les concertations d'un Premier ministre désigné aux questions se rapportant à la composition et au volume du cabinet en gestation.
En tout cas, sur cette forme qui induit un fond d'obstruction, l'opposition persiste et signe. Elle indique qu'elle maintient ses conditions, n'entend céder sur rien et rejette en bloc les contre-conditions des loyalistes ou des centristes. En soulignant, sans fausse honte, qu'elle veut tirer parti de l'incapacité manifeste de la majorité de gouverner en solo.
Les loyalistes ne s'en étonnent pas. Ils rappellent qu'avant même les élections, le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, absolument sûr de son fait, annonçait qu'il y aurait après le scrutin, quels qu'en soient les résultats, un cabinet bis d'union nationale. Précisant que l'opposition y jouerait un rôle prépondérant. En ajoutant qu'en cas de victoire du 8 Mars, il tiendrait les rênes seul si la nouvelle opposition devait refuser de participer au gouvernement, « car, claironnait-il, nous sommes capables de diriger ce pays et bien d'autres en sus ». Une façon de confirmer qu'à l'époque, les prosyriens étaient convaincus de l'emporter. Au point que la Syrie n'avait pas cru nécessaire d'intervenir et s'était fait mousser pour cette discrétion exceptionnelle auprès des Occidentaux, France en tête, comme auprès de l'Arabie saoudite et de l'Égypte. Pour couvrir sa défaite, Hassan Nasrallah avait soutenu après les élections que l'opposition n'avait perdu qu'en nombre de sièges, car elle avait gagné en termes de total des voix, sur le plan national.
Mais tout cela n'est qu'écran de fumée. Ce qu'il y a derrière, c'est un plan visant à gommer le régime de démocratie parlementaire institué par le pacte national et la Constitution qui en découle, au profit d'une pseudo-démocratie consensuelle qui signifie l'arrêt de mort pour cet embryon que reste l'État de droit, souverain, indépendant, seul maître du territoire national et des armes. Une mort programmée au-dehors, sur une ordonnance de paralysie du pays politique, de son organisme public, par injection d'une forte dose de confessionnalisme politique dénaturé. En effet, la démocratie dite consensuelle édicte que toutes les décisions doivent être obligatoirement prises à l'amiable, donc le plus souvent pas prises du tout. Elle raye ainsi des tablettes les premiers principes de la démocratie tout court, le vote, en réservant aux communautés et aux formations politiques qui s'en réclament un double droit de veto, à l'échelle nationale, et de gestion autonomes de leurs cantons propres. Exit, dès lors, le pacte national de Taëf et tout le système qu'il construit. La Chambre et le Conseil des ministres ne seraient plus que vitrines vides. Et la raison du plus fort, du plus musclé, finirait par l'emporter.


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