À entendre un des leaders les plus en vue du moment déclarer sans ciller que des milliers de martyrs sont tombés pour Taëf, ou un autre, non moins important, prêcher d'un ton doucereux que l'entêtement à défendre sa dignité ne sert pas à grand-chose, je me rappelle, avec une flammèche d'optimisme qui refuse de s'éteindre, une étude qui affirmait que 15 % des prisonniers des troupes des Nations unies capturés par les hordes de la Chine communiste et de la Corée du Nord étaient restés réfractaires à toutes les tentatives de lavage de cerveau, et que la plupart des autres revenaient à la raison, aussitôt que cessaient les pressions exercées sur eux par leurs geôliers...
On se rappelle comment les chantres d'un autre diktat, imposé aux Libanais par l'OLP en 1969 au Caire, avaient longtemps et avec beaucoup de véhémence entretenu chez nous l'illusion que sans ça, le Liban perdrait son âme et sombrerait dans le chaos. Combien on nous avait rebattu les oreilles de son importance pour la survie de la cause sacrée et pour sauvegarder l'arabité du Liban. Damas nous avait même imposé un blocus en mai 1973 pour briser l'élan de l'armée qui tentait de rétablir notre souveraineté usurpée. Elle a ensuite reçu des Arabes, pour prix de son immixtion dans nos affaires à partir de 1976, le mandat de veiller à son application ; c'est dire combien l'histoire bégaie atrocement. Quand les Palestiniens et leurs sujets libanais furent mis au pas, le Parlement sortit soudain de son coma et vota en 1987 une loi abrogeant ledit « accord » en le qualifiant de nul et non avenu. Comprenez par là qu'il fut considéré comme n'ayant jamais existé. En dix-huit ans, tant de tintamarre médiatique, d'humiliation nationale, de sang versé et de martyrs tombés pour un machin qui n'a jamais existé ! Pour rien, quoi !
Comment peut-on ne pas tracer un parallèle entre « l'accord » du Caire et son émule de Taëf ? Le premier avait légitimé la mainmise de l'OLP sur le Liban, par la menace et l'intimidation ; il avait été signé dans un secret honteux, les yeux fermés et sans autre forme de discussion, par des parlementaires dociles. Le second, prêt dans les tiroirs depuis 1988, sortit au grand jour en 1989. Mis en application après des discussions dont on ne connaît toujours pas la teneur, et après la série des violences qu'on sait pour écraser toute velléité de résistance, il offrait à ses sponsors la clef de voûte de la seule république libre et multiconfessionnelle du Levant, et leur permettait d'étouffer ses libertés par une vicieuse autocensure, de piller ses coffres et d'hypothéquer pour plusieurs décennies le fruit du labeur de ses citoyens, et pour couronner le tout, de nous imposer une classe politique insignifiante, élevée sur le terreau de la corruption et de l'intimidation.
Dussions-nous comme Diogène être réduits à chercher le dernier homme qui résistera encore à cette subversion, qu'il en irait de notre honneur de poursuivre inlassablement cette quête. Rien ne devrait être négligé pour démontrer, chaque fois qu'il sera nécessaire, que Taëf n'est qu'un instrument pour soumettre les Libanais à des gouvernements de collaboration. Collabos ? Ou alors comment qualifier ceux nommés par l'étranger, protégés par l'étranger, qui se sont humiliés devant l'étranger, et dont la seule mission est de dépouiller le Liban de tous ses symboles et instruments de souveraineté, au profit de l'étranger et de ses factotums locaux ? D'ailleurs, on dit Taëf comme on disait Munich - en y apposant de moins en moins le mot « accord » tant ces villes sont devenues parfaits symboles de la complicité des gouvernants avec l'étranger.
On ne le dira jamais assez : on a certainement tué et massacré pour nous l'imposer, mais personne n'est mort pour Taëf. Pas même ceux qui en ont profité. Perpétuer ce mensonge est une hérésie et un parjure. Les torrents de sang pur qui ont coulé depuis pour étancher la soif de cette terre brûlée par la trahison sont là pour nous le rappeler. Tout autant que le minable taux de participation aux élections de 1992 censé l'habiller de légitimité - un petit, tout riquiqui, 14 %, et encore... ou les discours tonitruants des insubmersibles seconds couteaux de l'occupation, qui tardent à nous lâcher les semelles.
Et si on ne devait retenir qu'une seule leçon de l'histoire, ce serait de demander aux Européens, si l'entêtement allié à résister au fondamentalisme aryen a servi à quelque chose, quand la marée noire du nazisme couvrait leur continent de sa nappe nauséabonde ; ou encore, si quelques Libanais n'avaient pas obstinément tenu tête aux barbaries qui nous ont envahis, aurait-on eu le loisir de parler sans crainte aujourd'hui ? Comment peut-on apprendre aux faibles que ce n'est pas la résistance à l'humiliation qui devrait être condamnée, mais plutôt l'entêtement de certains à asservir un peuple libre, par le chantage et la menace des armes de l'obscurantisme et du sectarisme, ou d'un chaos toujours annoncé.
Alors Taëf, combien lui reste-t-il encore à vivre avant de rendre l'âme ? Quel sera le prix de cette délivrance ? On n'en sait pas grand-chose, mais une chose est sûre : un peuple qui a toujours gardé assez de citoyens libres, assez de réfractaires à la manipulation et au lavage de cerveaux, assez de résistants à l'intimidation et assez de sages pour séparer le bon grain de l'ivraie, un peuple pareil verra probablement d'autres Le Caire et d'autres Taëf, mais ne mettra jamais genou à terre. Qu'on ne l'oublie jamais !

