Elle avait la vie devant elle... Laissée à 18 ans sur une plage de Saint-Domingue à la fin du T.5 (Bois d'ébène, 1984), au grand désarroi des lecteurs qui, depuis, demandaient à l'auteur: « À quand la suite? », la brune insolente de Bourgeon a toujours la langue agile, malgré son âge vénérable.
Il voulait boucler les aventures de son personnage préféré, mais « différemment de ce que les lecteurs attendaient », explique-t-il à l'AFP de sa voix grave. « Ça ne m'amusait pas de reprendre l'histoire où je l'avais laissée, je voulais
surprendre. »
Alors il commence par mettre en scène Zabo (elles ont le même prénom, « Isabeau »), son arrière-petite-fille, « 18 ans, l'âge d'Isa à la fin de la première histoire », raconte Bourgeon. S'il a réveillé son personnage un quart de siècle plus tard, c'est qu'il y a vu le moyen de mêler deux thèmes chers : « la suite de l'histoire des esclaves abordée dans Les passagers et la guerre de Sécession (1861-1865) ».
« Elles ont la même personnalité, mais pas du tout la même éducation. Zabo ne se laisse pas faire, explique Bourgeon, mais c'est aussi quelqu'un qui considère que l'esclavage est normal. »
La confrontation est inévitable : dans Les passagers du vent (1979-84), 80 ans auparavant, Isa avait vu les horreurs de la traite négrière.
Bourgeon suit son goût quasi exclusif des personnages féminins à fort caractère, tels que « Cyann ». « Les filles? Dans beaucoup de choses, il y a le hasard, dit-il, et on laisse ou non passer la chance. J'ai commencé à dessiner en 1971 dans un magazine destiné aux petites filles, Lisette, j'ai pris l'habitude des héroïnes et je n'ai jamais eu envie de changer. »
« C'est très confortable, j'ai plus d'expressions, plus de subtilité qu'un personnage masculin prévu pour l'aventure, et pour le dessinateur, c'est plus agréable », sourit-il, les yeux brillants sous ses cheveux gris (il a 64 ans). Son dessin est toujours aussi soigné, précis, documenté sans jamais faire pédagogique.
Est-il féministe ? « Isa l'est plus que moi, je n'ai pas de message. Ce qui passe dans mes histoires, c'est ce que je pense, mais je n'ai pas envie de convaincre. La condition de la femme n'est pas exactement semblable à celle de l'homme, note-t-il simplement. Et à l'époque d'Isa, être une femme aventurière était dangereux, sans la protection d'un mari... »
En racontant sa vie à son arrière-petite-fille, Isa n'omettra pas, d'ailleurs, quelques épisodes douloureux de la condition féminine en Louisiane au XIXe siècle.
La fin de l'histoire doit paraître en janvier, et le succès attendu : 350 000 exemplaires du premier tome ont été édités (les premières éditions des Passagers s'étaient vendues à au moins un million d'exemplaires par tome).
Mais ce n'est pas le succès qui attache Bourgeon à Isa. « Elle est sans doute le personnage qui m'est le plus proche, conclut-il. Il y a beaucoup de moi... »

