Les multiples rencontres que ton agenda nous permettait et nos entretiens autour de sujets aussi variés que la foi, la politique, la culture et le travail social m'ont aidé à avoir davantage foi dans mon pays et dans les hommes qui, à ton exemple, dans le silence et la discrétion où germent les promesses, permettent à ceux qui veulent faire avancer les choses de prendre leur envol.
Chose étrange qui te caractérise, tu devançais les besoins des autres et tu leur épargnais la tâche si difficile de te solliciter. Je revois ton visage, rayonnant de bonheur, quand sortait de chez toi une personne nécessiteuse à qui tu venais d'assurer la scolarité de son fils, ou le médicament pour son mari, ou un travail digne qui l'aide à assumer les charges de la vie. Ta main gauche ignorait ce que faisait ta main droite et tu refusais toute expression de reconnaissance. Tu te contentais de répondre aux bénéficiaires de ta générosité qui se confondaient en excuses et éloges : « Walaw !... » Cette petite expression libanaise traduisait la pureté de tes actes et la luxuriance des âmes nobles, vraies et pudiques. Ta générosité devenue proverbiale, même sur les lèvres de tes employés, avait la majesté d'une rivière irriguant une plaine et la fidélité des prés fleuris.
Ton aide était aussi morale. En pleine guerre d'Irak, tu n'hésitais pas à te déplacer personnellement, avec une équipe « ad hoc », pour porter secours aux victimes de l'indifférence. Te souviens-tu aussi de ces séances porteuses de guérison et de vie, à Notre-Dame du Sourire, où tu donnais à de jeunes orphelins irakiens le goût de se reprendre en main, dans le cadre de ton programme « Voir la vie autrement » ? En sortant de l'entretien, chacun disait : « Il me parlait comme un père... »
Au Ciel, tu as eu la surprise d'être accueilli par des cohortes de personnes que tu ne connaissais pas, que ta tendresse a comblées et qui ont traversé notre vallée de larmes dans l'espérance des retrouvailles auprès de Celui qui t'a béni et secondé. Les voilà, ces « petits » de l'Évangile, comme les appelle le Christ, qui t'escortent avec les saints que tu as priés et la Vierge pour laquelle tu as construit un petit oratoire dans ton jardin. Combien de fois nous avons prié ensemble devant cette Vierge d'une beauté inégalée.
Bernard mon ami, je ne pourrai plus t'appeler et entendre ta chaude et amicale voix me répondre de l'un des quatre coins du monde, mais je t'appellerai tous les jours et ta ligne ne sera jamais fermée : ici-bas, tu étais dans un seul endroit à la fois, désormais tu es partout. Je serai toujours en communication avec toi et tu auras toujours le temps. C'est par le cœur, qui défie toutes les techniques, que je te parlerai. Je veux oser dire que je te prierai. Bien sûr, bien sûr, tu serais gêné si je te canonisais comme les saints, mais Jésus me dit que l'on peut prier nos morts et leur parler comme s'ils étaient encore au milieu de nous. En réalité, Bernard, tu n'es pas un disparu, mais un touriste rentré chez lui.
Je prie pour toi évidemment, mais tu seras vite dans le cœur de Celui qui a promis à ceux qui te ressemblent de les accueillir. Donc, mon cher ami, tu m'entendras aux nombreuses messes que je célébrerai à ta mémoire, te prier pour Marie-Christine, ta lampe de sanctuaire, et pour tes enfants, Hubert, Bertrand et Jean, qui ont tous été formés à ton école. Ils perpétueront non seulement ta mémoire, mais aussi ton action. Tu as fait de l'argent un marchepied qui t'a grandi sans jamais t'écraser. La gloire ? Tu l'as eue sur cette terre à la sueur de ton front. Et celle dont tu jouis actuellement est infiniment plus significative.
Je pense à tes employés qui pleurent, non pas un patron, mais un frère ou un père ; à ta famille, à ton cousin Khalil qui perd en toi un colosse ; à l'association Notre-Dame de l'Espérance, orpheline ; à l'Ordre de Malte, dont tu étais l'une des plus solides colonnes et dont le président et les confrères me chargent d'être leur porte-parole ; à tes amis qui ressentent un tremblement d'être et aux milliers de personnes qui, grâce à toi, rêvaient et espéraient. Tu vas certainement continuer à veiller sur eux.
En fait, cher Bernard, quand tu étais au milieu de nous, tu étais limité par le temps et l'espace. Tu ne pouvais pas faire tout ce que tu souhaitais faire. L'homme n'est pas le Tout-Puissant. Mais dans ton cœur, il y avait un feu d'amour. Aujourd'hui, tu as, en plus de cet amour, le pouvoir, puisque tu es dans le cœur du Tout-Puissant. Donc, au nom de cet amour qui te brûle et de ce pouvoir que tu viens d'acquérir, tu resteras notre saint patron qui, à l'instar de sainte Thérèse, fera pleuvoir sur nous des roses.
Bernard, mon ami que je pleure dans l'espérance, tu as été fidèle dans ce que Dieu t'a confié, en aimant d'un amour qui donne une âme, il t'invite à entrer dans la joie de ton Maître. Prie pour nous.
Chapelain de l'Ordre de Malte au Liban
Tu nous a quittés comme tu a vécu, à cent cinquante kilomètres/heure.
Beaucoup d'hommes, vite oubliés, s'éteignent à un age avancé comme la flamme vacillante d'une bougie en n'ayant rien fait de mémorable de leur vie.
Mais rares sont ceux qui ont accompli autant de choses que toi avant de monter au ciel dans la force de l'age, après avoir brillé comme une étoile dont le souvenir restera gravé dans nos cœurs.
Exigeant envers toi-même et les autres, alliant une volonté de fer à une grande générosité, une intelligence pénétrante à un dynamisme extraordinaire, tu fus l'âme et le pôle de tous les groupes gravitant autour de toi, qu'il s'agisse de ta famille, de tes collaborateurs et nous, tes amis de toujours.
Leader charismatique et entrepreneur hors pair toujours en quête de nouveaux savoirs en matière de management, tu as complètement réorganisé l'entreprise familiale KFF après des études de MBA en Californie en 1985 dont tu as résumé les principes dans un livre. Et avec ton cousin Khalil, tu as fait d'une société libanaise un groupe implanté dans huit pays de la région. Non content d'exceller dans les affaires, tu as joué un rôle moteur au sein d'organisations professionnelles et caritatives comme l'Ordre de Malte et obtenu sur le tard un diplôme de thérapie psychologique que tu entendais exercer parallèlement à ta carrière professionnelle.
C'est grâce à ton appui qui ne s'est jamais démenti que l'agence de publicité que je venais de fonder a décroché son premier contrat. Il n'est pas un proche dans le besoin que tu n'aies pas aidé et peu de personnes ont su autant que toi nouer d'aussi indéfectibles amitiés.
Hyperactif, perfectionniste et adepte du dépassement de soi, tu ne faisais rien à moitié, comme en témoigne ta passion de la chasse. Passion que tu nous as communiquée comme celle de la pêche sous-marine et pour laquelle nous étions prêts à te suivre aux quatre coins du monde. L'un d'entre nous, Tony, à la personnalité si attachante, l'ayant, hélas, fait jusque dans la mort.
Des bancs de l'école aux « réveillons » spartiates de nouvel an passés entre nous dans un trou perdu de Turquie non loin d'un lac où nous chassions le canard, en passant par les événements de mai 68 que nous avons vécus ensemble comme étudiants à Paris, nous avons partagé des moments inoubliables. Comment ne pas évoquer aussi la chaleur de ton hospitalité, que ce soit à Chypre, dans la Békaa ou dans le cadre du jardin de ta maison de Mansourieh et de son petit « Alhambra », fruits de ton amour de la nature et de tes talents de bâtisseur ! Ou encore les photos dédicacées et encadrées par tes soins de nos « exploits » qui tapissent les murs de ma maison, comme celles des survivants de notre petit groupe de « chabeb » soudés autour de toi et par toi depuis cinquante ans !
En ces moments tragiques, nos pensées vont vers Cricoune et Hoda, unies dans un même deuil, ainsi qu'à tes fils et aux enfants de Tony qui, souhaitons-le, sauront réaliser les rêves que vous formuliez pour eux.
Il y eut un homme d'exception.
Pas seulement celui qui avait réussi à bâtir un véritable empire, mais aussi celui pour qui la famille, les œuvres caritatives et la culture occupaient une place privilégiée dans sa vie.
Chaque fois que nos chemins se sont croisés, c'est parce que Bernard avait un projet culturel qui lui tenait à cœur. Je me souviens. Dans les années 80, ce fut l'idée de créer à l'intention du personnel de ses nombreuses entreprises un ciné-club privé afin de développer chez ses collaborateurs le goût du 7e art.
Dans les années 90, il me confia la charge d'organiser le séjour à Beyrouth d'une délégation de Svensk Film, organisme officiel du cinéma suédois. Grâce à son appui, la Suède fit don à l'Iesav de la totalité de l'œuvre filmique de Sjostrom et de Stiller, un trésor inestimable. Et puis comment ne pas évoquer ici le soutien que le mécène discret que fut Bernard apporta à mes aventures théâtrales, jusqu'au récent Le Voyage de Georges Schéhadé, aux seules fins de contribuer à la survie d'un théâtre francophone au Liban et à la défense de la langue française ?
Il y eut un homme d'exception qui aura laissé lors de son trop rapide passage parmi nous les traces d'un géant.
À Bernard et Toni, mes amis de chasse, mon compagnon de tir, au revoir. Vous êtes partis pour pratiquer ce que vous aimiez le plus, notre hobby de toujours, comme chaque année, pour vous reposer et profiter de quelques jours de vacances et le destin vous a gardés. Toni, on l'a fait souvent ce périple en Égypte dernièrement. Tu m'as remis les films de nos chasses aux canards ; Bernard, j'ai toujours eu une sainte passion pour le Browning, le fusil des princes, et toi-même me conseillais, et on rigolait en parlant de nos aventures avec les copains. Vous allez me manquer, même si on ne se voyait plus beaucoup. Vous êtes et resterez mes plus beaux souvenirs. Au revoir


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