C'est avec une avide curiosité et un énorme intérêt que le public attendait l'acteur et metteur en scène Naohiko Umewaka, maître de cérémonie et de rituel d'un art qui fascine le monde depuis le XIVe siècle.
Les genoux repliés contre le sol, kimono noir et gris, chaussettes blanches sur tongs en plastique, les cheveux noirs d'ébène et raides, les yeux bridés, la silhouette fine, maître Umewaka, courtois et souriant, entame, après un moment de recueillement, un chant aux modulations qui n'ont rien à voir avec celles de l'Orient ou de l'Occident... Prosodie aux tonalités sourdes, aux vibrations intenses, aux incantations profondes, aux rythmes surprenants, aux cadences peu familières aux oreilles d'un Oriental ou d'un Occidental. Monodie toute en monosyllabes, tantôt hachés, tantôt prenant le cheval au galop...
Immédiatement, à travers cette voix puissante aux inflexions à la fois gutturales et rauques, venant parfois du fond du ventre (des tripes serait plus exact) ou coulant comme une eau de source au bout des lèvres, coup de gong percutant ou murmure tout en babils, ce chant, porté par une langue nipponne aux images sonores à décrypter (pour un étranger, bien entendu), transporte l'auditoire vers un univers aux horizons lointains. Voyage au pays des mille légendes, des mille lanternes, des mille samouraïs, au pays du Soleil-Levant...
Entre ascèse et esprit zen, entre rigueur martiale et fabulation fantasque, entre concentration et précision absolue, le théâtre nô se répand en ondes sonores et gestes d'une perfection inouïe...
Silence impressionnant devant cette brève illustration d'un art codifié et inflexible dans sa grande rigidité d'opération, combinant à la fois le chant, la danse et la musique, mais qui n'en a pas moins influé toutes les expressions artistiques contemporaines...
« Un art très difficile à comprendre et à apprécier » sont les premiers mots, en anglais (maître Umewaka est PhD de l'Université de Londres en art et théâtre), de celui qui jouait de sa voix tout en gardant une stature placide et
impassible...
Non, ce n'est pas le premier voyage de maître Umewaka au pays du Cèdre, mais son sixième périple ! Faut-il préciser qu'il est aussi marié à une Libanaise, « depuis vingt-cinq ans », souligne-t-il !
Invité pour animer des ateliers d'étudiants et donner des spectacles (l'un pour aujourd'hui, 2 septembre, à Freikeh, à 8h30, et le second, le 8 septembre, à la salle Gulbenkian à la LAU), voilà que le théâtre nô émerge au-devant de la scène...
Avec un film vidéo projeté sur un écran, commenté par maître Umewaka et une participation interactive de l'auditoire (questions-réponses), quelques éléments du théâtre nô ont levé le voile sur certaines interrogations, certains coins d'ombre...
Saviez-vous, par exemple, que dans ce royaume d'un théâtre régi par cinq écoles (Kanzé, Kita, Hosho, Komparu et Kongo), la priorité est pour la gauche ? L'acteur principal pleure avec la main gauche, tandis que les personnages secondaires n'ont que la droite pour sécher leurs larmes... Importance majeure de s'asseoir ou de se tenir debout. Dans quelle position, penchée, droite, mitoyenne, le corps a son équilibre, sa totale énergie ? Comment glisser ses pas tout en interprétant des personnages qui vont de l'ordre du divin aux déments, en passant par une femme ou un samouraï ?...
Dans ce théâtre grave où le rire n'a pas sa place, pas plus que la faiblesse de montrer que l'on respire, l'expression corporelle est capitale car le visage ne doit jamais céder la part d'émotion et de sentiments...
Depuis l'âge de trois ans, maître Umewaka est un « officiant » du théâtre nô et sa famille a un héritage de plus de six cents ans, où cet art nourrit l'esprit et l'inspiration des générations qui en ont fait ses multiples branches généalogiques...
C'est à plusieurs reprises, avec quelque dévotion, tendresse et une certaine admiration, en commentant les images des vidéos, sur fond d'immuable décor de pins et d'un chœur assis, que maître Umewaka évoque les prouesses scéniques de son grand-père...
Cinéaste et acteur, Umewaka a donné Le baptême de Jésus devant le pape Jean-Paul II, campé le rôle de l'empereur Hirohito dans le film Hiroshima et prêté ses traits au roi Lear...
Brillante carrière d'un homme de théâtre qui s'entretient avec respect et une certaine réserve de la flaque de lumière d'un art conçu comme un exercice de discipline et dépassement de soi.
Les mordus de théâtre ont là une chance en or pour applaudir un spectacle qu'on a rarement l'occasion de voir...
Pour conclure, l'on ne peut penser qu'à cette phrase de Claudel (lui qui a longuement séjourné en Extrême-Orient), révélatrice sur plus d'un plan : « Le drame, c'est quelque chose qui arrive ; le nô, c'est quelqu'un qui arrive. »


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