Certains le clament haut et fort, d'autres sont plus discrets et préfèrent garder l'anonymat. Le sujet est encore tellement tabou. Et pourtant tous assument leur mariage civil, qu'ils n'ont pas pu organiser au Liban car la loi le leur interdit. Ce mariage, de nombreux couples l'ont contracté à Chypre, pays du tourisme nuptial par excellence, lors d'une cérémonie simple et rapide, sans invités ni parents, et sans pour autant s'être renseignés sur la loi qui le régira désormais.
Zeina n'a pas raconté à ses collègues qu'elle s'est mariée civilement à Chypre. La nouvelle mariée n'a pas non plus ébruité le fait que c'est son mariage civil qu'elle a inscrit sur les registres d'État civil, bien qu'elle et son conjoint, tous deux pratiquants, se soient mariés à l'Église par la suite. « C'est mon mariage civil qui sera reconnu par les autorités libanaises », dit-elle avec satisfaction. Elle préfère d'ailleurs témoigner sous un nom d'emprunt. Zeina a pourtant la double nationalité libanaise et argentine. Elle doit donc se conformer à la loi argentine, qui exige le mariage civil. Mais si la jeune femme et son époux sont totalement convaincus de leur action, leurs familles, elles, ont été mises devant le fait accompli. « Ils ont mis du temps à accepter notre décision. Ils ne comprenaient pas pourquoi le mariage civil revêtait pour nous une importance si particulière, pensant que nous doutions de nos sentiments l'un pour l'autre », observe-t-elle. « Nous nous marions pourtant par amour, et sommes mûrs pour prendre la décision adéquate », affirme la jeune femme. « Personne ne sait ce qui pourrait se passer dans dix ans. » Car le couple, appartenant à la communauté maronite, ne veut tout bonnement pas avoir affaire aux prêtres, en cas de conflit. « Le divorce est très difficile chez les maronites, et aucun de nous ne serait prêt à se sacrifier, si ce mariage tournait court », poursuit Zeina. Pourtant, avant de se marier civilement, Zeina et son conjoint n'ont pas pris la peine de se renseigner sur la loi chypriote sur le mariage civil, qu'ils devront désormais suivre.
Pour Joya, de confession chrétienne, et son mari, appartenant à la communauté musulmane, le mariage civil s'est naturellement imposé, chacun des deux conjoints voulant garder sa religion. Un choix accepté et soutenu par les familles. « Nous avons opté pour un juste milieu », observe-t-elle, précisant que les enfants du couple adopteraient la religion de leur père et qu'en cas de divorce, les droits de la femme sont respectés. Marié à Chypre, le couple n'est toujours pas au courant de la loi civile qui régit son mariage. « Nous sommes tous deux convaincus de la nécessité de nous marier civilement. Le reste importe peu », conclut Joya.
Réduire les coûts des mariages et divorces
Ayant expérimenté la complexité du divorce (une annulation du mariage) qui lui a coûté plus de 15 000 dollars, suite à un mariage catholique, Alain a juré qu'on ne l'y reprendrait plus. C'est une des raisons pour lesquelles il s'est remarié civilement à Chypre. Il faut aussi dire qu'il est un fervent adepte du mariage civil, sans pour autant être militant. « La religion n'est pas censée prendre en main le statut civil des gens », affirme-t-il à ce sujet. « D'ailleurs les coûts des mariages et des divorces seraient nettement moindres, si le mariage civil était institutionnalisé au Liban », estime-t-il. Alain se serait bien marié civilement la première fois, s'il avait pu le faire au Liban, mais il avoue qu'il n'avait alors aucun moyen d'échapper au traditionnel mariage en présence de tous les membres de sa famille. D'autant que sa famille est encore attachée au principe du mariage religieux. Peu soucieux de prendre connaissance de la loi chypriote sur base de laquelle il s'est marié, Alain se contente de dire qu'il ne s'est pas marié civilement « en prévision d'un divorce éventuel, mais juste par conviction ».
Contrairement à ces quelques couples qui ont réussi à faire accepter ou à imposer leur choix à leur entourage, Moustapha et son épouse n'ont pas eu gain de cause. Adepte convaincu du mariage civil car non pratiquant, le couple, de confession musulmane, n'a eu d'autre choix que de se plier aux desiderata familiaux et de se marier devant le cheikh. « J'étais totalement réticent à l'idée de me marier religieusement », lance Moustapha. « Le mariage civil est conforme à mes convictions et traite les deux conjoints sur un même pied d'égalité. Alors que dans le mariage musulman, la femme ne peut s'exprimer, mais autorise le cheikh à s'exprimer en son nom. Mais je n'ai pas voulu engager une bataille avec les familles. J'ai préféré le compromis », affirme-t-il. Moustapha finit par dire, non sans un brin de frustration : « Ce n'est qu'un contrat que nous devons signer de toute façon. » Une frustration qui se double d'une incrédulité lorsqu'il apprend que le mariage civil des couples musulmans ne répond pas aux lois du pays où a été contracté le mariage civil, mais à la loi islamique, la charia.


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