Toutefois, Youakim Moubarak que j'ai connu et fréquenté en France, sa terre d'adoption, à l'abbaye de Jouarre, n'est pas du genre, même disparu, à connaître ou à désirer le repos. Durant sa vie active, il n'était pas seulement un homme actif et de science, mais toujours habité par les grandes causes du XXe siècle, qui demeurent des questions actuelles à la fin de la décennie d'un nouveau siècle. Il en était habité jusqu'à l'angoisse, sinon jusqu'à la passion divine. Il avait, dans son testament, choisi d'épouser la terre de Jouarre pour quelques années ; car c'est là qu'il avait pensé et rédigé, depuis les années 1950, plusieurs de ses célèbres textes et ses projets de combat pour le Liban de la tolérance et la paix civile, pour la convivialité authentique islamo-chrétienne, pour la Palestine et la Jérusalem libre pour accueillir tous ses fidèles de toutes religions, pour une Église maronite forte et restaurée par sa spiritualité syriaque ouverte sur le monde.
Youakim Moubarak était quelque part notre conscience, et il le demeure aujourd'hui. N'a-t-il pas été l'initiateur d'un synode patriarcal maronite qu'il voulait un deuxième Concile maronite libanais après celui de Louaizé en 1736, qui établit, d'une manière pérenne, le cadre porteur du renouveau de l'Église maronite et de son peuple ?
Youakim Moubarak a porté dans son cœur et son esprit la cause de l'Unité des Églises du Proche-Orient. Tel un prophète, il voyait toutes les familles ecclésiales unies autour de la personne de Pierre, celui d'Antioche, là où les fidèles du Christ ont reçu, pour la première fois, le nom de chrétiens. Sa Pentalogie du domaine maronite, avec ces milliers de pages, devait être suivie par un second domaine, presque prêt, celui du patrimoine byzantin dans toutes ses déclinaisons et d'un troisième, celui du domaine syriaque dans toute sa diversité.
Youakim Moubarak fut l'homme de la cause palestinienne. Son soutien au peuple palestinien et à son droit de vivre sur sa terre est indéfectible. Scandalisé par le sort réservé à ce peuple, il ne trouvait pas le moindre argument « théologique » qui puisse justifier le sionisme et il incitait ainsi l'Église et le christianisme à dire une parole vraie sur le destin des lieux saints, Jérusalem étant un symbole unificateur des religions monothéistes et non une ville à s'entre-déchirer. Son destin chaotique d'aujourd'hui devait réveiller les consciences, pour qu'elle redevienne, comme une mère, la Ville Sainte embrassant tous, préfigurant l'Église dans les dimensions de sa catholicité.
Youakim Moubarak, auteur de la Pentalogie islamo-chrétienne en cinq volumes, révélait le rôle et la présence de qualité de l'homme de culture, chercheur infatigable, connaisseur de la figure d'Abraham qui ne cesse d'interpeller tous les croyants des trois religions monothéistes, de l'islam dans ses moindres détails et disciple de Louis Massignon. Solidaire de l'imam Moussa el-Sadr, l'abbé maronite s'engage dans le dialogue interreligieux et surtout islamo-chrétien comme instrument de purification de l'âme, une sorte de semaine sainte qui fait souffrir, comme garant de la paix mondiale, pour arriver à de nouvelles Pâques.
Cette figure du père Youakim est si diverse qu'il est difficile de tout embrasser. Pourtant un aspect important a retenu ses efforts les dernières années de sa vie, aspect qui m'a rapproché de lui d'une manière bien singulière. À partir de 1985, Youakim Moubarak travaille à redécouvrir les racines spirituelles syriaques de son Église. Son travail de restauration du couvent de Qannoubine avec les sœurs antonines n'était pas étranger à ce travail intellectuel qui, au fond, était une quête spirituelle de ce qui structure son âme la plus profonde. Son œuvre majeure de plus d'un millier de pages manuscrites en langue arabe, éditée à titre posthume depuis 1997, sur les pages de la revue al-Machriq, est une célèbre Introduction à la spiritualité syriaque.
De là où il reposera pour toujours, à l'entrée de la vallée de la Qadicha, Youakim Moubarak continuera à être le témoin de la Parole, que les prophètes ont toujours clamée : aimer jusqu'à tout donner ; la réconciliation, fondée sur le pardon et la justice, est la porte difficile à emprunter. »

