« Le plus important à retenir est qu'au lieu de progresser sur le plan démocratique, le Liban est en train de lutter pour préserver ses institutions démocratiques », souligne Mme Yéhia. « Avec la guerre, l'occupation et tous les changements qui ont eu lieu dans le pays au cours de ces dernières années, nos institutions ne sont plus efficaces », explique-t-elle.
« Au Liban, il n'y a plus d'espace pour le débat public. Dans ce cadre, nous appelons à ce qu'on donne à nouveau un sens à ce débat. On devrait discuter de quel pays nous voulons, quel rôle devrait jouer le gouvernement libanais et quel rôle devrait jouer le Liban », ajoute-t-elle.
Elle souligne qu'au « cours de ces dernières années, des coutumes nouvelles ont été adoptées à notre système démocratique ». Et ces coutumes ne sont pas nécessairement positives. « Aujourd'hui, comme beaucoup d'intérêts entrent en jeu, il n'y a plus de recours, par exemple, pour expliquer les articles obscurs de la Constitution. Or dans ce cadre, nous avons d'excellents constitutionnalistes qui ne sont plus écoutés », ajoute-t-elle.
La responsable du projet note qu'avec « la fin de la guerre, nous n'avons pas œuvré pour soutenir et améliorer nos institutions, nous avons surtout pensé à la reconstruction du pays. Aujourd'hui, nous oublions les défis que nous avions à relever à la fin de la guerre. Nous avions un pays divisé et détruit. Nous avions des armées d'occupation... Donc, il y a eu des circonstances qui n'ont pas aidé au redémarrage des institutions. »
Citant le politologue Ahmad Beydoun, qui a pris part à la rédaction de l'ouvrage, Maha Yéhia indique qu'avec « la fin de la guerre, chaque communauté s'est emparée d'un dossier au Liban. Les sunnites ont pris en charge la reconstruction, les chiites la résistance et la libération, et les maronites l'indépendance et la souveraineté. Après 2005, l'indépendance et la souveraineté (en tant que slogans) sont devenues des dossiers défendus par toutes les communautés ».
« Dans un autre pays, cela aurait joué un rôle unificateur, au Liban malheureusement, ces réalisations se sont transformées en danger pour le pays. Ainsi, la libération du Liban de l'occupation israélienne est devenue un danger pour le Liban, alors qu'il est le seul pays arabe à avoir pu libérer son territoire de l'armée israélienne. Au lieu que tout le monde soit fier du retrait de l'armée syrienne, cette réalisation est devenue un sujet de discorde, la reconstruction du pays aussi », ajoute-t-elle.
Égalité des citoyens
Concernant la relation entre le citoyen et l'État et les relations des citoyens entre eux, l'étude du PNUD a mis en évidence un déséquilibre certain. Il est dû à plusieurs facteurs. « Ainsi, il existe des divergences et des contradictions dans certains articles de la Constitution ; d'une part, notre Loi fondamentale adopte la charte des droits de l'homme et, de l'autre, elle donne des droits exclusifs aux communautés religieuses », indique Mme Yéhia.
« Les lois relatives au statut personnel nuisent aux citoyens parce que ces statuts créent une situation de non-égalité entre eux. Cela concerne notamment les dossiers relatifs à la violence à l'encontre des femmes et à la garde des enfants. L'État libanais devrait protéger les femmes de la violence, cela ne devrait pas être une affaire communautaire », estime-t-elle.
« À tout cela, vient s'ajouter le confessionnalisme politique. Dans ce cadre, les us et coutumes ont pris la relève de la Constitution. Cela est vrai notamment en ce qui concerne les nominations de fonctionnaires. Selon la Constitution, seuls les postes des fonctionnaires de première catégorie devraient être distribués équitablement entre les communautés, mais pratiquement, ce n'est pas le cas », explique-t-elle, dénonçant « la relation entre le confessionnalisme politique et le clientélisme ». Maha Yéhia ajoute également que « la relation entre le citoyen et l'État est devenue une relation confessionnelle ».
Pour améliorer la situation, des solutions devraient être adoptées : redonner un sens au débat politique, et cela se passe à travers des séminaires. Il faut dans ce cadre entamer un dialogue où tout le monde sera représenté. Il est nécessaire aussi d'instaurer l'égalité entre les citoyens. Cela devrait être appliqué dans plusieurs domaines, notamment en ce qui concerne les lois sur le statut civil. L'ouvrage propose de commencer notamment par la mise en place d'un tribunal spécial pour la famille et par l'instauration du mariage civil optionnel.
Pour Mme Yéhia, instaurer un État citoyen n'est pas un rêve inaccessible. « L'important est de commencer par œuvrer pour réaliser quelque chose. Le bon moment viendra inévitablement », souligne-t-elle en conclusion.


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