Aussi bien dans le fond que sur la forme, le communiqué publié hier par le Hezb en réponse au secrétariat général du 14 Mars serait révélateur d'une coordination totale entre toutes les forces de l'opposition, sinon entre le camp iranien et le camp syrien, et d'une distribution parfaite de rôle entre tous ses acteurs. L'objectif étant le même pour tout le camp du 8 Mars : faire comme si le 7 juin n'avait pas existé, c'est-à-dire comme si les élections n'avaient pas eu lieu, ou bien comme si elles étaient un accident de parcours déjà fort lointain et complètement dépassé. En d'autres termes, toujours selon cette source, il serait question d'abattre complètement le 14 Mars sur le plan politique, en considérant que la majorité n'existe plus, surtout depuis le départ de Walid Joumblatt, et qu'elle est donc foncièrement chétive, incapable de former un quelconque gouvernement. Une logique que le chef du CPL, Michel Aoun, pousse à son extrême en affirmant que si Saad Hariri est incapable de former une majorité, « l'opposition se chargerait de le faire sans problèmes et sans complications ». Cette technique, ce tour de passe-passe sont magistraux, l'œuvre de professionnels de la tromperie, surtout que, encore une fois, le Hezbollah fait mine de montrer au monde entier pattes blanches et de crier sur tous les toits qu'il fait vraiment tout pour que le cabinet voit le jour.
Dans la pratique, le Hezbollah, la Syrie - par l'entremise de son ambassadeur réel au Liban, ce diplomate de choc qu'est Wi'am Wahhab - et le CPL semblent mettre en application un cahier des charges visant alternativement à compliquer la tâche de Saad Hariri au maximum pour lui briser sa volonté et le pousser soit à accepter toutes les conditions de l'opposition, soit à se récuser ; mener une campagne contre le secrétariat général du 14 Mars, dans la mesure où il s'agit de l'instance fédératrice qui représente symboliquement le 14 Mars, et qui représente le lien entre les forces politiques du 14 Mars et l'opinion publique ; isoler Samir Geagea, qui est insensible aux propositions syriennes, et concentrer l'attaque sur les Forces libanaises en les diabolisant pour rompre l'axe maronito-sunnite sur lequel repose désormais principalement le 14 Mars politique depuis le départ de Joumblatt ; et, enfin, refaire du Liban ce qu'il était avant l'instant fondateur du 14 mars 2005 : un ensemble de communautés et de clans repliés sur eux-mêmes et vivant chacun dans la peur de l'autre... c'est-à-dire manipulables à souhait et à la recherche d'un tuteur étranger.
Le communiqué du Hezbollah contre le secrétariat général du 14 Mars use d'une rhétorique habile pour camoufler son entreprise subversive, en affirmant que le parti rejette les propos du 14 Mars dans la mesure où ils desservent Saad Hariri dans sa mission. Or, derrière l'attachement apparent au succès du Premier ministre désigné, le Hezbollah poursuit en fait la campagne initiée, sur les ordres de Damas, par les forces du 8 Mars et relayée, sur demande syrienne, par Walid Joumblatt, contre le secrétariat général. Il tente même de braquer Hariri contre ce dernier, qui, par son attachement aux constantes du 14 Mars, serait en train de rendre la mission du Premier ministre désigné. Alors même que ce qui fait précisément encore et malgré tout l'immunité et la résistance de Saad Hariri aujourd'hui, c'est le secrétariat général et l'énergie même du public du 14 Mars !
Le Hezbollah, visiblement très irrité par le communiqué du secrétariat général, prend ensuite ouvertement la défense du général Aoun, ce qu'ont fait aussi d'ailleurs toutes les composantes du 8 Mars proches de la Syrie à l'instar du Parti syrien national social. Selon lui, il n'existerait pas un nœud au niveau de Gebran Bassil qui retarderait la formation du cabinet ; cette fabulation serait créée de toutes pièces par la majorité pour diaboliser le CPL.
Or, cette défense acharnée de l'obsession du général Aoun à reconduire son gendre relève de toute évidence d'une demande globale de l'opposition visant à déférer autant que possible la formation du cabinet pour briser les ailes de Saad Hariri ou l'obliger à continuer à se dénuder devant l'opposition, ce que la majorité n'a cessé de faire depuis la victoire du 7 juin et la réélection de Nabih Berry à la présidence de la Chambre, au nom d'un accord global devant faciliter la formation du cabinet avec lequel le 8 Mars s'est littéralement essuyé les pieds... Il ne fait plus de doute que c'est au général Aoun que revient la tâche de déférer la naissance du gouvernement. Il l'a d'ailleurs affirmé hier dans son entretien à al-Manar, précisant que le cabinet « ne verrait pas le jour avant la fin de l'été ou le début de l'année scolaire » et qu'un dénouement quelconque dans cette affaire « passe immanquablement » par lui, c'est-à-dire par le « caprice » du retour de l'héritier politique (et familial) du CPL !
Pour le camp du 8 Mars, il s'agirait d'humilier autant que possible Saad Hariri (n'est-ce pas ce que Walid Joumblatt lui-même s'est employé à faire ?), de la même manière que Damas humiliait autrefois Rafic Hariri, et de détruire toute confiance de la majorité en soi, en matraquant l'idée selon laquelle « le 14 Mars est mort » et qu'il n'est plus qu'un « reliquat du passé ». De toute façon, l'opposition n'est pas nécessairement dérangée par le vacuum - celui-là même qui « pourrait engendrer de nouveaux incidents sécuritaires » menaçait encore hier la Pythie Wi'am Wahhab - dans la mesure où elle possède le tiers de blocage au sein du gouvernement sortant, qui pourrait ainsi expédier les affaires courantes pendant un bon moment encore. À moins que Saad Hariri et son camp ne cèdent encore une fois, sur le cas Bassil cette fois, ce qui serait rien moins que l'humiliation de trop que son public ne supporterait pas.
Il convient enfin de noter que le langage utilisé par le Hezbollah au sujet du secrétariat général - dont les membres seraient coincés dans « un autre monde », c'est-à-dire dans la nostalgie d'une splendeur perdue et antédiluvienne - évoque d'une manière troublante des propos tenus aussi bien par Walid Joumblatt que Wi'am Wahhab, ou encore mercredi soir l'éditorial du bulletin d'information de la chaîne de télévision aouniste OTV. Une preuve supplémentaire que le chef d'orchestre est le même, et que si la Syrie est actuellement en phase de dialogue avec l'Arabie saoudite sous l'égide des États-Unis, il reste qu'elle demeure avant tout, en définitive, un poste avancé - une version light - dans le monde arabe et au sein de la communauté internationale, de l'axe irano-syrien.


Une délégation FL en tournée à Hasbaya et Marjeyoun en soutien aux habitants du Sud