Si le président de la Chambre, Nabih Berry, semble décidé à tenir parole et à se murer dans un mutisme constructif jusqu'à la formation du cabinet - il l'a redit hier à l'un de ses visiteurs, le vice-président du Conseil qatari, Abdallah Atieh -, ce n'est apparemment pas le cas du chef du Parti socialiste progressiste, Walid Joumblatt, qui continue d'alterner le chaud et le froid par rapport au 14 Mars, un peu comme une boussole qui aurait perdu son sens de gravité.
Depuis dimanche dernier, Walid Joumblatt semble en effet dire à chacun ce qu'il souhaite entendre. Cette fois, c'est dans un entretien accordé vendredi au quotidien as-Safir que le leader du Rassemblement démocratique a opéré un énième repositionnement par rapport au 14 Mars en évoquant de nouveau son aspiration en faveur d'un « centre ». Selon lui, le pays ne peut plus rester l'otage de la division actuelle entre le 14 et le 8 Mars, et il est donc « devenu nécessaire d'aller vers un centre ». Il a ensuite lancé un appel franc et sincère à toutes les parties qui auraient « l'audace » de le retrouver au centre pour « créer une nouvelle situation politique ».
S'il a épargné le chef du Courant du futur, Saad Hariri, en rappelant que le ministre saoudien de la Culture, Abdelaziz Khoja, lui avait expressément demandé de ne pas lâcher ce dernier, Walid Joumblatt s'est en revanche déchaîné contre le secrétariat général du 14 Mars, « qui ne veut pas voir les choses en face, ce qui est problématique ». Il a ainsi affirmé que, de sa posture « particulière et exceptionnelle », il est sur le point de poser des conditions au secrétariat général du 14 Mars pour que cette instance « tranche et fasse ses choix ». « Continuera-t-elle à rester prisonnière des horizons libanais étroits ou bien commencera-t-elle à parler l'arabe ? » s'est interrogé Walid Joumblatt, qui a égratigné au passage les partis chrétiens du 14 Mars, notamment les Forces libanaises et les Kataëb, « qui ne s'intéressent qu'à un seul paramètre dans la région : comment se débarrasser des réfugiés palestiniens ».
Mieux encore, et toujours dans le cadre de son attaque en règle contre le 14 Mars, le chef du PSP a estimé que « c'était une grave erreur de considérer que l'Iran était aussi dangereux pour Israël que pour le monde arabe », affirmant également qu'il était « nostalgique de Damas », que « les horizons libanais sont trop étroits, sinon étouffants », et qu'il est par conséquent nécessaire de « respirer à travers le monde arabe », en l'occurrence la Syrie et la Palestine.
Exprimant son soutien « matériel et spirituel » au Hezbollah dans le cadre d'une éventuelle confrontation avec Israël, il a enfin estimé qu'il continuerait encore à craindre d'être la cible d'un attentat, « dans la mesure où Israël peut actuellement, et plus qu'à n'importe quel moment, liquider qui il veut ».
C'est de toute évidence dans le cadre de la course saoudo-syrienne pour repêcher Walid Joumblatt après ses propos tonitruants de dimanche dernier qu'il convient de replacer ces nouvelles déclarations. Damas avait en effet sauté sur l'occasion, en début de semaine dernière, pour foncer vers le chef du PSP, sitôt rendu public son « retrait » du 14 Mars. Mais le ministre Khoja a été plus prompt, donnant un coup de frein sec à la dynamique de Joumblatt, qui s'est retrouvé coincé dans son repositionnement et obligé de réintégrer tant bien que mal les rangs du 14 Mars. Au forcing saoudien de Khoja a répondu jeudi l'offensive de charme tous azimuts menée par Damas via la vamp Wi'am Wahhab. Écartelé entre les deux pôles, le chef du PSP se retrouve dans une situation de parfait immobilisme - du reste partiellement recherché dans l'espoir peut-être de jouer bientôt aux brokers avec Nabih Berry : obligé de courtiser à la fois la Syrie et l'Arabie saoudite. Et, partant, incapable de critiquer ni le Courant du futur et Saad Hariri, ni les alliés de Damas, ni - les armes faisant office d'épouvantail absolu - le Hezbollah. D'où cet acharnement, à la limite de l'indécence, contre les partis chrétiens, mais d'abord et surtout contre le secrétariat général du 14 Mars, accusé de n'avoir aucun sentiment pour la cause arabe et surtout pour la cause palestinienne. Dire que la position du chef du PSP est presque malhonnête relève de l'euphémisme, d'autant que deux des principales figures du secrétariat général, les anciens députés Farès Souhaid et Samir Frangié, ont communément œuvré, à travers l'Appel de Beyrouth puis, de concert avec Abbas Zaki, à travers l'Appel de Palestine au Liban, pour panser les plaies de la guerre libanaise et normaliser les relations avec l'Autorité palestinienne. Une lecture objective des événements prouve en tout cas qu'ils ont fait beaucoup plus que le chef du PSP dans ce cadre pour atténuer la tension entre ce que ce dernier qualifie de « droite chrétienne » et les Palestiniens.
Mais l'essentiel n'est pas là. L'attaque de Walid Joumblatt contre le secrétariat général doit d'abord être interprétée comme un gage de plus donné à Damas de sa « bonne volonté » (plusieurs sources proches de Damas réclament en effet ouvertement la dissolution de ce secrétariat général trop gênant parce que trop fédérateur dans le cadre du deal en cours sur la formation du cabinet), toutefois dans un cadre qui n'a rien à voir en fait avec les partis chrétiens, mais plutôt avec le Hezbollah. Il s'agirait donc d'une volonté de jouer - en continuant à saborder le 14 Mars ou du moins en s'acharnant sur sa composante chrétienne - l'ouverture sur la Syrie contre un Hezbollah trop épouvantable en raison de ses armes, dans le cadre d'un éloignement potentiel entre Damas et Téhéran.
Cependant, le paradoxe dans lequel Joumblatt se retrouve est qu'en attaquant le secrétariat général du 14 Mars, il attaque aussi le Courant du futur, qui soutient et adhère totalement à cette entité, et continue d'insulter le public du 14 Mars - notamment l'opinion publique qui est largement représentée par le secrétariat général -, alors même qu'il avait présenté mercredi des excuses à ce public à l'issue de son entretien avec le président de la République à Baabda.
Il reste que, pour comprendre Joumblatt - sans pour autant l'excuser -, il convient d'en revenir aux considérations sécuritaires qui le préoccupent en tant que chef de la communauté druze avant toute autre chose et d'observer avec attention l'approche mimétique initiée hier, au sein du 8 Mars, par son alter ego, le chef du Parti démocratique libanais, Talal Arslane. Lequel s'en est à son tour pris à son camp, avec une intention manifeste, selon des sources proches du parti, d'en claquer la porte au moment opportun pour rejoindre Walid Joumblatt dans ce centre encore virtuel, avec l'intention ferme de verrouiller totalement la communauté contre les dangers qui pointent à l'horizon.


Une délégation FL en tournée à Hasbaya et Marjeyoun en soutien aux habitants du Sud