Et aujourd'hui, ils ont prêté 90 de leurs plus beaux spécimens au musée washingtonien : des tapis à divers usages et dimensions et leurs dérivés, (selles de cheval, sacs de voyage, etc.). Quelques-uns ont 500 ans d'âge, et tous, à travers leurs coloris subtils et la méticulosité de ce travail fait main, témoignent de ce grand art du tissage. Ils relatent comment la perception occidentale de ces textiles venus d'ailleurs a évolué durant le XXe siècle. Dans ce sens, le Hajji Baba Club a eu un grand impact sur le public en braquant les feux sur l'art des textiles par le biais d'expositions à thèmes axées sur le contexte culturel et fonctionnel des objets présentés.
Plus esthètes que marchands de tapis
Le Hajji Baba Club a été créé le 9 juillet 1932 à New Jersey. Seul l'un de ses cinq membres fondateurs, Arthur Urban Dilley, était un spécialiste en la matière. Les autres étaient des messieurs de bonne compagnie, quelque peu fortunés (bien sûr, les femmes en étaient exclues) et intéressés surtout, en pleine période de dépression, de faire des affaires en acquérant des tapis à bon prix. Ils ont choisi de s'appeler les Hajjis par association au héros qui, d'après le conte relatant ses aventures, était un Asiatique aussi à l'aise en Orient qu'en Occident. Selon eux, lui aussi était affairiste, ne payant jamais plus de 10% de la valeur de ce qu'il convoitait. Aujourd'hui, le club compte 180 membres dont des femmes. Tous sont devenus de grands connaisseurs allant jusqu'à savoir si le tissage est bien serré, l'épaisseur adéquate ou si le mélange avec des fils d'or rehausse ou pas l'ensemble. Certes, la rareté aide à déterminer la valeur. La plus ancienne pièce de l'exposition, acquise par Hajji George Hewitt Myers, fondateur du Musée du textile, est un tapis nasride en soie que l'on accrochait au mur. Il date de 1400 et il en existe très peu aujourd'hui. Il y a aussi de beaux kilims très prisés dans les années 60, alors que les tapis turkmènes à la palette plus subtile ont aujourd'hui la cote. Autre pièce importante, un fragment de tapis iranien du VIe siècle, à l'origine de très grande dimension et destiné à un palais. Sur un fond de couleur crème, se détache un motif à dominante rouge. L'imagerie suggère un jardin qui embaume et un ciel où se dessinent des dragons chinois.
Aujourd'hui, les Hajji US continuent à voguer sur leurs tapis volants, à la recherche d'autres trésors. Ils ont ainsi été vers d'autres techniques de tissage, notamment celles pratiquées par des nomades et des villageois qui en faisaient des pièces à leur propre usage et non pas pour les cours des grands. Plus esthète que marchand de tapis, les Hajji déroulent les leurs à l'intention du grand public : outre les expositions et les conférences données par des spécialistes de renommé internationale, ils offrent des bourses pour des études sur les textiles et ont des publications régulières ayant trait à leurs collections.

