Toutes les musiques du monde ne suffisaient pas à son inspiration. Et son génie polymorphe faisait, en toute audace et modernité, feu de tout bois.
D'ailleurs, son dada était une trompette, lui qui hantait les lieux des noctambules de la Ville Lumière et sillonnait, cigarette en coin des commissures des lèvres, les pavés de Saint-Germain-des-Près entre les mythiques Café de Flore et les Deux Magots.
Il a hanté avec frénésie et jubilation, cernes sous les yeux (ah l'insomnie de ces nouba de nuits !), costumes et cravates BCBG portés avec élégance sur une mine un peu défraîchie, partitions en mains et ébauches de nouvelles, romans, théâtre et recueils de poésie sous les bras, le quartier le plus intellectuellement branché de Paris. Un quartier qui dictait les modes de pensée et les modes de vivre de la planète à l'époque où le courant Sartre-Beauvoir faisait fureur...
Ingénieur de l'École centrale, Boris Vian est immortalisé non pour ses prouesses scientifiques, mais pour son inspiration artistique tous azimuts...
Inventeur, poète, parolier, chanteur, romancier, conférencier, scénariste, critique, musicien, Boris a laissé son empreinte sur le temps et son époque. Amoureux fou de la culture, il a écrit plus de 461 chansons, signé sous des pseudonymes divers (Vermon Sullivan, Bison Ravi, Baron Visi et Brisavion) plus de onze romans, commis plusieurs plaquettes de poésie et fait de belles incursions du côté du théâtre et de l'opéra...
Qui dit mieux ?
Aujourd'hui, son nom est associé aux romans qu'on n'oublie pas, aux chansons classées presque immortelles, à tous les vents de la modernité dont il était un brillant porte drapeau...
Bien sûr, il faut (re)découvrir L'Écume des jours (1947), L'herbe rouge (1950) et L'Arrache-cœur (1953) signés tous, en toute clarté, Boris Vian, mais aussi cette fiction policière sur fond de racisme portée à l'écran comme J'irai cracher sur vos tombes et signée sous le pseudonyme de Vermon Sullivan.
Boris Vian sera terrassé par la mort, lui qui souffrait d'insuffisance aortique, aux premières images d'un film dont il désapprouvait la projection. Un film où il n'a pas vu l'éclatante beauté d'Antonella Lualdi et de Jean Sorel...
Des succès fulgurants ont accompagné ses ouvrages littéraires à la verve insolente, à la gouaille impudente, au style déluré, d'une après-guerre turbulente, goulue de liberté, d'ouverture, de nouveauté et d'originalité.
Si la littérature doit à Boris Vian des pages frémissantes de vie, au verbe vif, imprécateur, véhément, sensuel et innovateur, la musique n'en doit pas moins à son intarissable et prolifique inspiration. Une inspiration nourrie des cadences les plus lointaines et des rythmes les plus improbables...
On associe bien sûr Serge Reggiani, Mouloudji et Juliette Gréco à ses paroles et ses partitions, mais les générations encore plus proches de nous n'en ont pas moins été dans son sillage, marquées par son empreinte singulière...
On cite volontiers une flopée d'interprètes qui ont fait vibrer ses mots, ses notes, ses ritournelles et ses mélodies. De Henri Salvador à Bernard Lavilliers en passant par Jacques Higelin, Catherine Sauvage et même Maurice Chevalier, la ronde des chanteurs qui ont rendu tribu à un auteur-compositeur qui a le sens de la fête et le goût du canular est bien joyeuse, bigarrée et nombreuse...
Un demi-siècle plus tard, que reste-il de ce raffut musical et littéraire, de ces implications dans l'agitation contemporaine et de ce tam-tam qui a fait sauter le chaudron en mai 1968 ? Beaucoup et on ne s'en lasse pas. La nostalgie est bien ce qu'elle est !
Il faut retrouver les livres de Boris Vian et ses chansons. Un vrai bain de jouvence. Un bain tonique et vitaminé.
Pour conclure, un extrait de cet esprit caustique et délicieusement irrévérencieux : « C'est drôle comme les gens qui se croient instruits éprouvent le besoin de faire chier le monde »... Ce n'était guère son cas !

