Cette allusion au rejet du « bras de fer » signifie-t-elle que d'importants obstacles entravent la naissance du premier cabinet Saad Hariri ? Les indications à cet égard sont contradictoires. Le chef de la diplomatie française Bernard Kouchner a parfaitement reflété ces informations contradictoires dans la déclaration qu'il a faite samedi au terme d'un entretien avec Michel Aoun, à Rabieh. Le chef du Quai d'Orsay a ainsi souligné qu'il ne voyait pas d'« obstacles majeurs » à la formation du gouvernement « sauf, s'est-il empressé de préciser, le problème du tiers de blocage et le ferme attachement au confessionnalisme ». Or la question du tiers de blocage est précisément le principal obstacle qui entrave la mise sur pied de l'équipe ministérielle. M. Kouchner a ainsi dit la chose et son contraire, illustrant de la sorte la complexité de la situation.
Les indices sur des difficultés qui retarderaient l'aboutissement rapide des démarches entreprises par M. Hariri ont été corroborés par des sources locales bien informées qui affirment que nombre de hauts responsables au sein du Hezbollah et du courant aouniste insistent toujours pour que le 8 Mars obtienne le tiers de blocage dans le nouveau gouvernement ou bien (ce qui revient au même) pour que la répartition des portefeuilles se fasse proportionnellement à la quote-part de chacun des deux camps en présence au Parlement (le 14 et le 8 Mars).
Le chef du Législatif et leader du mouvement Amal Nabih Berry se montre plus circonspect et plus prudent dans ses prises de position sur ce plan. Il a ainsi souligné samedi dernier qu'il insiste pour « une participation réelle (du 8 Mars) à un gouvernement d'union nationale », précisant qu'il n'avait, pour l'heure, nullement abordé avec le président de la République ou avec le Premier ministre désigné les détails de la composition du cabinet. M. Berry a plus particulièrement démenti les informations selon lesquelles il aurait évoqué la possibilité de nommer un « ministre joker » (à cheval entre la majorité et l'opposition, et appelé ainsi à maintenir un équilibre délicat, et fragile, entre les deux camps).
Le principe du « partenariat » ou d'une « participation réelle » du 8 Mars au gouvernement apparaît ainsi comme le leitmotiv brandi par les divers milieux de l'opposition. La grande question est de savoir comment traduire, dans les faits, dans la composition du gouvernement, ce partenariat ou cette participation. Dans une déclaration faite durant le week-end écoulé, le secrétaire général adjoint du Hezbollah, cheikh Naïm Kassem, a souligné à ce sujet qu'aussi bien l'opposition que la majorité prônent le principe de la participation au gouvernement, mais la majorité, a-t-il affirmé, conçoit une participation qui n'en est pas une. Allusion sans doute au refus catégorique des ténors du 14 Mars d'accepter l'octroi du tiers de blocage au camp du 8 Mars, l'expérience du cabinet sortant à cet égard n'ayant pas été concluante.
Faut-il attendre un quelconque développement régional significatif pour que le pouvoir puisse être en mesure de dépasser et de contourner l'obstacle du tiers de blocage ou de la signification bien particulière donnée par le 8 Mars au principe du partenariat dans les prises de décision au niveau de l'Exécutif ? Au terme de ses entretiens officiels hier à Damas avec les dirigeants syriens, le chef du Quai d'Orsay a évoqué un sentiment conjoint français et syrien selon lequel il faudrait laisser aux Libanais le soin de former, seuls, leur gouvernement. Une façon bien diplomatique de rappeler que Damas doit s'abstenir de toute intervention dans le processus de mise sur pied de l'équipe ministérielle concoctée par Saad Hariri.
C'est un message en tout point similaire que transmettra aux dirigeants libanais et syriens l'émissaire du président russe au Proche-Orient et vice-ministre russe des Affaires étrangères, Alexandre Sultanov, attendu à Beyrouth, puis à Damas, dans le courant de cette semaine.

