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Législatives : juin 2009 - Pour aller plus loin

Metn : le Tachnag en éternel arbitre

On ne prend pas les mêmes, et pourtant on recommence. Les historiens qui s'intéresseront dans quelques décennies à l'étude des consultations électorales dans le Metn en ce début du vingt et unième siècle n'auront aucune difficulté à y déceler, en dépit des perpétuels renversements d'alliances, un seul et unique fil conducteur : celui que tient le Tachnag à Bourj Hammoud.

En 2002, il y avait d'un côté les courants souverainistes, y compris le CPL, de l'autre Michel Murr et le principal parti arménien : le résultat fut pratiquement un match nul.
En 2005, au sommet d'une vague de popularité, le général Michel Aoun remporte haut la main les élections après avoir traversé la barrière et fait équipe avec M. Murr et le Tachnag contre ses anciens alliés.
En 2007, la configuration reste la même, mais l'équilibre - presque parfait - entre les deux camps est rétabli et, en 2009, c'est au tour de Michel Murr de franchir la ligne de démarcation, en sens contraire. Ce retournement ne parvient cependant pas à rompre l'équilibre, qui demeure le même à peu de chose près.
Dans trois scrutins sur quatre (2002, 2007 et 2009), le Tachnag et Bourj Hammoud ont voté contre la tendance dominante dans le reste de la circonscription et influé sur le résultat final. C'est uniquement aux législatives de 2005 que les suffrages de ce parti et de cette ville sont allés de pair avec ceux de l'ensemble de la circonscription.
Sans Bourj Hammoud, le total des moyennes obtenues par chacune des deux listes en juin dernier s'est établi comme suit : 41 326 voix pour la liste Murr-Gemayel et 37 597 pour la liste du CPL et du PSNS. Soit un rapport de 52,36 % à 47,64 %. Avec Bourj Hammoud, l'ordre est inversé : 47 457 voix pour la seconde (51,03 %) contre 45 546 pour la première (48,97 %).
Plus d'un cinquième des voix obtenues par la liste aouniste (20,78 %) viennent donc uniquement de Bourj Hammoud.
Ces tendances sont corroborées par les résultats de la répartition confessionnelle du vote : 53,55 % des suffrages dans les urnes officiellement définies comme maronites et 53,56 % chez les grecs-orthodoxes sont allés à l'alliance Murr-Kataëb. À un peu plus d'un point derrière (52,23 %) suivent les suffrages grecs-catholiques. Dans les urnes chrétiennes mixtes, qui, pourtant, englobent nécessairement des voix arméniennes, la liste Murr-Gemayel enregistre un meilleur score : 54,19 %.
Inversement, le vote des urnes arméniennes s'est porté massivement sur la liste du CPL : à 78,95 % chez les arméniens-orthodoxes ; 75,60 % chez les arméniens-catholiques et 74,07 % chez les protestants (majoritairement arméniens).
L'analyse de ces chiffres projette une lumière crue sur la nature de l'un des enjeux politiques majeurs dans les régions chrétiennes du pays. Contrairement aux autres communautés chrétiennes, la communauté arménienne réagit politiquement de la même manière que les communautés sunnite, chiite et druze, c'est-à-dire qu'elle se laisse polariser dans sa grande majorité autour d'une formation politique unique.
Ce n'est pas faute d'avoir essayé, mais le général Aoun a lui-même clairement échoué dans ses efforts visant à instaurer un ordre similaire chez tous les chrétiens, décidément rétifs à l'idée de suivre un seul maître. Or la particularité arménienne - tout à fait compréhensible au vu du poids historique du Tachnag et des terribles souffrances endurées par cette communauté - crée le sentiment chez beaucoup de chrétiens opposés au général Aoun que ce que ce dernier ne réussit pas à accomplir par lui-même, le Tachnag le réussit pour lui. D'où une frustration qui enfle d'un scrutin à l'autre.
On ne le répétera jamais assez : le Tachnag est entièrement libre de ses options stratégiques, tout autant que de ses alliances politiques et électorales. Et nul n'a le droit, sous quelque prétexte que ce soit, de se laisser aller à des généralisations et à des considérations racistes ou xénophobes pour cause de désaccord politique.
Cela étant dit, il revient aussi au Tachnag d'assumer les conséquences de ses choix et, donc, de prendre en compte l'ampleur de la frustration qu'il contribue à créer dans le camp d'en face. Cela vaut d'autant plus que le problème ne se résume pas à la seule logique arithmétique, mais à un comportement voisin de l'acharnement.
Ainsi, en dépit du fait que le siège arménien du Metn n'était plus en jeu, on observe clairement que le Tachnag a mobilisé plus massivement que jamais ses troupes pour faire pencher la balance en faveur de la liste du CPL. De plus, un examen minutieux des résultats de Bourj Hammoud, urne par urne, montre que ce parti s'est livré à un dosage extrêmement subtil et délicat : il s'agissait pour lui d'honorer sa promesse de voter en faveur de Michel Murr, mais en filtrant les voix de manière à ce qu'il passe par l'entonnoir plutôt que par la grande porte.
Toutefois, sachant qu'au niveau de toute la circonscription Ghassan Moukheiber avait plus de chances d'être élu que son colistier Ghassan Rahbani, c'est dans les voix du premier que le Tachnag a surtout puisé pour donner à M. Murr, apparemment dans l'espoir de garder une chance à M. Rahbani. Le cas échéant, le Tachnag aurait pu se prévaloir d'avoir rempli son contrat envers M. Murr, mais que la volonté des Metniotes en a décidé autrement.
Hors de Bourj Hammoud, le CPL ne l'emporte - parfois de très près - que dans les localités comprenant de fortes minorités arméniennes, comme Sin el-Fil et le littoral au nord de Nahr el-Mott, et surtout dans les zones d'influence traditionnelles du PSNS, à l'instar de Choueir - seule localité importante (hors Bourj Hammoud) où il recueille plus de 60 % des voix -, Dbayé et ses environs, ainsi que Baskinta.
Dans les secteurs de Mkallès-Mansouriyé et Beit Méry-Roumié-Aïn Saadé, la liste CPL fait un peu mieux que sa concurrente, grâce notamment au potentiel de Ghassan Moukheiber. Ailleurs, les deux listes font quelquefois jeu égal, comme dans le secteur de Beit Chabab et celui de Mtein, mais dans la plupart des autres cas, la liste Murr-Gemayel emporte des majorités plus ou moins écrasantes. De Rabié à Bteghrine et Mrouj et de Broummana à Hemlaya, en passant par Baabdate et Bikfaya, de même qu'à Dékouané, le vote pour la coalition 14 Mars-indépendants tourne très souvent au plébiscite. Le cap des 70 % des voix est franchi à Bickfaya, Mhaidsé, Bhersaf, Sakiet el-Misk, Bteghrine, ainsi que dans la plupart des villages du secteur de Hemlaya et de celui situé en contrebas de Dhour Choueir, du côté de Mtein (Aïn el-Safsaf, Mar Mikhaël, etc.).
Comme dans les autres régions du pays, le vote chiite n'a pas réservé de surprises. Ainsi, à Majdel Tarchiche, la liste du CPL recueille 95 % des suffrages. Il en est de même du vote druze : plus de 70 % des électeurs de Zaraoun se sont prononcés pour la liste Murr-Gemayel.

 

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En 2002, il y avait d'un côté les courants souverainistes, y compris le CPL, de l'autre Michel Murr et le principal parti arménien : le résultat fut pratiquement un match nul.En 2005, au sommet d'une vague de popularité, le général Michel Aoun remporte haut la main les élections après avoir traversé la barrière et fait équipe avec M. Murr et le Tachnag contre ses anciens alliés.En 2007, la configuration reste la même, mais l'équilibre - presque parfait - entre les deux camps est rétabli et, en 2009, c'est au tour de Michel Murr de franchir la ligne de démarcation, en sens contraire. Ce retournement ne parvient cependant pas à rompre l'équilibre, qui demeure le même à peu de chose...