Aux gens obsédés par l'avenir s'opposent, en politique, ceux qui le sont par le passé. Bien plus saine que l'inquiétude pour l'avenir, l'obsession du passé n'en est pas une. C'est la passion pour l'histoire. C'est la passionnante quête des chaînes causales qui ont fait du passé ce qu'il a été, et qui font du présent ce qu'il est. Connaître notre passé, notre histoire, la genèse de notre identité, est le principal antidote à notre inquiétude pour l'avenir. D'où l'importance du travail de mémoire que certains entreprennent.
Rien n'est plus urgent, pour un Liban qui parle de se reconstruire, que de connaître son histoire, ne serait-ce qu'au niveau du déroulement des faits. Bien mieux que toute voyance, c'est la voie royale pour comprendre ce qui a déterminé notre présent, et éventuellement empêché que le malheur ne frappe à nouveau à nos portes.
Un journaliste et chercheur français, Richard Labévière, vient de publier chez Fayard un ouvrage sérieusement documenté sur la tuerie d'Ehden (1978). Bien plus que la guerre fratricide entre l'armée et les Forces libanaises, la tuerie d'Ehden a marqué de son empreinte indélébile le cours des rapports entretenus entre eux par les maronites, au cours des 30 dernières années. N'est-il pas grand temps d'y revenir ?
Au lendemain du « mea culpa » public de Samir Geagea, au printemps dernier, ce dernier s'était dit prêt à rencontrer Sleimane Frangié, prêt à une réconciliation. Craignant qu'une détente ne serve les intérêts électoraux de son adversaire, ce dernier avait décidé de remettre ce processus à plus tard.
Auparavant, un reportage télévisé sur ce que Labévière appelle « le péché originel » d'Ehden avait été diffusé par la OTV, et certains avaient redouté que ce document ne réveille les rancœurs, plutôt qu'il n'apaise les mémoires.
Maintenant que les élections sont derrière nous, le moment n'est-il donc pas venu de relancer cet effort de rapprochement personnel entre Samir Geagea et Sleimane Frangié, et, parallèlement, de reconstitution la plus objective possible des faits et des motivations ?
Une personnalité ecclésiastique engagée dans le processus de médiation, qui s'était instauré l'année dernière, confie que des contacts entre les Forces libanaises et les Marada sont malheureusement au « point mort ». Pourtant n'est-il pas grand temps de regarder la vérité en face, à l'heure où l'on voit un mouvement de rapprochement toucher certaines personnalités musulmanes de la majorité et de l'opposition, comme Walid Joumblatt et Hassan Nasrallah et où certains reparlent de « l'entente quadripartite » ? Jusqu'à quand va-t-on continuer à repousser une réelle sortie de la guerre ?
Au demeurant, il s'agit de bien plus que d'une simple sortie de crise. Pour nous, chrétiens du Liban, pour nous « Arabes chrétiens » comme Labévière aime à nous désigner, il s'agit aussi d'une question d'identité et de culture. Or la déchéance morale tue une culture bien mieux que n'importe quelle influence étrangère, que n'importe quel rigorisme idéologique. Depuis la tuerie d'Ehden, notre histoire est ponctuée de massacres, de rivalités de pouvoir meurtrières, d'assassinats politiques, de liquidations physiques, d'exécutions déguisées en simulacres de justice, etc. Autant de déchéances morales successives qui doivent être assumées et dépassées. Mais si un rachat est possible, quel point de départ pourrait être plus approprié que « le péché originel » ?

