Pour les guérir de leur perversion et les empêcher de sombrer dans la folie, les enfants de la première génération sont condamnés à les porter pour toujours. Pour cela, ils adhèrent à leur version, à leur père-version et développent une conviction délirante collective. Pour les guérir d'avoir usurpé le Nom-du-Père en l'incarnant, alors que ces pères n'auraient dû être qu'une fonction paternelle appelée à disparaître au profit des fils, les enfants de la première génération des pères fondateurs cherchent une légitimité institutionnelle plus large dans le seul but de redonner à ces pères fondateurs leur légitimité. En mal d'identité, puisque le père fondateur n'a pas de père et qu'il usurpait l'ordre générationnel en l'incarnant, ils vont trouver dans des instances plus larges une légitimité en guise d'identité. Ces enfants de la première génération des pères-vers (pervers) ne se reconnaîtront jamais dans des mouvements populaires fondateurs ou refondateurs d'une identité, que cette identité soit individuelle ou collective. La leçon du mythe du meurtre du père de la horde, ils ne l'ont pas encore apprise. La fondation de la première communauté des frères par l'assassinat du père tyrannique de la horde primitive fondation qui ne se joue pas une fois pour toutes ne leur convient pas. Ils resteront dans la « servitude volontaire » au lieu de réinventer, continuellement avec leurs frères et sœurs une société démocratique toujours à renouveler.
Ainsi en est-il pour ceux qui ont refusé de reconnaître le geste fondateur de l'identité libanaise par les enfants du 14 mars. Beaucoup partagent la conviction délirante d'appartenir à une entité plus large que celle du Liban ; d'autres s'accrochent à l'utopie d'une nouvelle structure constitutionnelle. Malgré les résultats des dernières élections qui témoignent de la fidélité des électeurs à l'esprit du 14 mars, beaucoup de Libanais, convaincus que leur salut est ailleurs que dans l'État, continuent leur errance, les « non-dupes errent » pour confirmer la version d'un père, version qui s'est avérée pourtant fausse. D'autres cherchent toujours leur légitimité dans une identité supranationale au caractère géopolitique prononcé.
Si Lacan nous a appris que « l'analyste ne s'autorise que de lui-même » et nullement d'une institution internationale qui ne procure aux analystes qu'une filiation imaginaire avec un Freud autoengendré, nous pouvons le paraphraser en affirmant qu'au moment du vote, dans la solitude de l'urne et loin de toute influence groupale, le citoyen ne s'autorise que de lui-même. Si le psychanalyste ne peut pas se contenter d'une identité institutionnelle freudienne pour être analyste, c'est parce que cette identité est illusoire, spéculaire et qu'elle se fonde en partie sur la haine de ceux qui n'en font pas partie. On ne peut être freudien, parce qu'on s'affirme antijungien. Ainsi, à Sabina Spilrein, qui cherchait à réconcilier Jung et Freud après leur rupture en 1912, Freud écrivit : « Si vous voulez faire partie des nôtres, il faut reconnaître que l'ennemi est en face. » Pourtant, quelques années auparavant, Freud appelait Jung « Esprit de mon esprit ».
Le citoyen libanais bien habitué à ce genre d'appartenance groupale qui se définit par la haine de l'autre groupe a définitivement rejeté cela un certain 14 mars 2005. Dis-moi qui tu (h)ais, je te dirais qui tu es appartient désormais à notre préhistoire.

