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Liban - Feuille De Route

La journée des dupes

Et hop, quatre ans de plus dans la poche !... C'est ce que doit se dire Nabih Berry à la veille de son cinquième mandat, de sa dix-huitième année consécutive à la tête de la présidence de la Chambre. Un record absolu de longévité pour un pays qui continue à se prévaloir d'être un « phare de la démocratie » parlementaire dans la région...
Que le mouvement Amal plébiscite son chef pour un nouveau mandat, cela est tout à fait normal. Que Damas souhaite voir son poulain reprendre les rênes du pouvoir législatif pour quatre ans, afin de continuer à exercer, si besoin est, son hobby favori, à savoir susciter un blocage institutionnel au Liban pour laisser les passions assassines se déchaîner dans la rue, est on ne peut plus dans l'ordre des choses. Que le Hezbollah, qui a laissé bien des plumes en s'enfonçant dans les bourbiers de la politique libanaise depuis 2005, juge nécessaire de ramener à son perchoir et son marteau celui qui n'est plus, depuis ce fameux 8 mars, que l'intermédiaire des demi-dieux du Hezbollah avec le reste des pauvres mortels et la légalité, est entendu. Que le Courant patriotique libre aille jeudi, et pour la millième fois, violer les principes mêmes qu'il prétend défendre avec ce masque touchant de candeur virginale, comme le « changement », la « réforme », la « lutte contre la corruption » et autres supercheries du genre, en s'alignant sagement sur le 8 Mars, en général, et le Hezbollah, en particulier, pour garantir le retour de Nabih Berry, n'aurait, non plus, rien de vraiment surprenant. Encore qu'il faille bien manifester ne serait-ce qu'un tantinet de cohérence avec soi-même, même si la crédibilité ne semble plus vraiment être le souci des partis politiques au Liban, bien au chaud dans leur logique interne qui n'a que faire du bon sens et qui se soucie de moins en moins de son inconsistance.
Bon, voilà qui est dit. Passons maintenant à l'essentiel : l'opinion publique qui a voté aux élections législatives contre le projet du 8 Mars, et surtout celui du Hezbollah ; cette opinion publique qui reste dans une large mesure convaincue de la valeur et de la viabilité du projet du 14 mars 2005 comme instant fondateur d'une dynamique différente, moderne, civile, démocratique ; cette opinion publique qui n'en finit pas de venir à la rescousse des pôles politiques du 14 Mars et des partis lorsqu'ils s'emmêlent dans leur calculs politiques locaux, régionaux et internationaux, qui les dépasse et les surpasse à chaque fois pour les remettre sur le droit chemin ; cette opinion publique qui est intervenue, en tant que gardienne de la révolution du Cèdre, pour répondre à l'appel du patriarche maronite et préserver le visage du Liban... Cette opinion publique demeure profondément dubitative, voire franchement hostile, quant au retour de Nabih Berry à la présidence de la Chambre et, surtout, face au soutien annoncé et garanti de certaines composantes de la majorité au chef du Législatif.
Les critiques ne sauraient épargner ceux parmi les pôles du 14 Mars - en l'occurrence Walid Joumblatt et Saad Hariri - qui s'apprêtent à entériner demain le choix de Berry. Est-il besoin de leur dire que nul au sein de l'opinion publique du 14 Mars ne cautionne ou ne cautionnera le retour de ce dernier à la présidence de la Chambre ? Que cette stratégie de la majorité est aujourd'hui encore plus impopulaire qu'elle ne l'était en l'an 2005 - avec la seule différence qu'à cette époque, il y avait encore Hussein Husseini à la Chambre et qu'il était encore possible, au lieu de s'engoncer dans l'ignoble alliance quadripartite, de repousser encore plus loin les limites de l'intifada de l'indépendance ? C'est vrai qu'il y a aujourd'hui l'excuse, tout à fait exacte, qu'il n'y a pas d'alternative au retour de Berry. Qu'un Okab Sakr, un Ghazi Youssef ou un Amine Wehbé seraient considérés comme « une déclaration de guerre à la communauté chiite ». Il faut se rendre à la réalité. Cependant, il convient de rappeler que certaines personnalités chiites valables, crédibles et légitimes au sein de leur communauté, et qui auraient pu constituer une alternative à Nabih Berry - comme Ibrahim Chamseddine, par exemple -, ont été - délibérément ? - écartées de la formation des listes du 14 Mars, probablement pour ouvrir grand la voie, ultérieurement, au retour du chef du mouvement Amal à la présidence de l'Assemblée.
La logique qui a conduit au retour de Nabih Berry en 2005 est quasiment la même que celle qui est aujourd'hui en œuvre pour lui permettre de toiser à nouveau la Chambre du haut de son perchoir - ou bien d'en interdire tout bonnement l'accès aux députés, comme entre 2007 et 2008. Il ne faut pas fâcher la communauté chiite, ou du moins, ses représentants légitimes. En vertu des coutumes consensuelles, il serait nécessaire de plébisciter le candidat de la communauté concernée par le poste en question pour ne pas froisser la communauté en question. Désobéir à cette règle conduirait immanquablement, selon la même logique, à une explosion de violence : se sentant marginalisés, dupés, les représentants de la communauté chiite pourraient réagir d'une manière particulièrement virulente.
Tout cela est parfaitement sensé (quand bien même le président de la République n'a pas été désigné en fonction des mêmes critères ; sinon, selon cette logique, c'est Michel Aoun, à l'époque la personnalité la plus populaire chez les chrétiens en vertu des résultats des élections de 2005, qui aurait dû accéder à la magistrature suprême). Cependant, encore une fois, cette logique se heurte à deux problèmes : tout d'abord, elle n'a que faire des règles démocratiques élémentaires. La suivre, c'est renoncer à la logique selon laquelle la majorité gouverne en majorité, et procède donc, à la lumière de sa victoire, à l'élection d'un président de la Chambre, puis à la nomination d'un Premier ministre et à la formation d'un gouvernement pendant que l'opposition s'oppose à la Chambre. Ensuite, elle suppose qu'il faille à chaque fois se laisser faire et se laisser avoir par un énorme chantage au nom d'une « accalmie » très aléatoire, qu'il faille tendre la main et proposer la participation au vaincu sous prétexte que le contraire mènerait au chaos. Ce qui est, au demeurant, inéluctable dans la pratique, tant que le Hezbollah possède ses armes et tant qu'il verrouille totalement sa communauté, empêchant par tous les moyens l'émergence d'une alternative chiite démocratique et moderne. Le problème, c'est que rien ne prouve que les garanties que pourrait donner Nabih Berry à la majorité ne seront pas des paroles en l'air et qu'il ne sera pas le maître d'œuvre, comme en 2007-2008, de la paralysie du système en cas de nouveau bras de fer entre le projet du 14 Mars et celui du 8 Mars.
Face à tout cela, que faire ? L'opinion publique du 14 Mars ne saurait suivre le Courant du futur et le PSP dans leur option, qui est, il faut le dire, contestée de l'intérieur même des deux partis. Et le 14 Mars aura fort à faire, non pas pour convaincre son public du bien-fondé de son « choix » obligé, car cela est impossible, mais au moins de se battre pour faire en sorte que cette concession n'ouvre pas la voie à un déferlement d'autres du même genre lors de la formation du gouvernement (tiers de blocage) et de l'élaboration de la déclaration ministérielle (légitimation du droit à la « résistance » et de l'usage des armes) ; et aussi pour que Nabih Berry ne soit pas totalement incontrôlable - ou plutôt pas totalement contrôlé par le Hezbollah - pour les quatre ans à venir.
Cependant, encore une fois, il faut aussi se résigner à un peu de pragmatisme : il n'y a aucune alternative à l'élection de Nabih Berry de la part du 14 Mars. Sauf une seule, formelle, qui pourrait sauver un tant soit peu la face : qu'il soit élu avec le moins de voix possible de la part de la majorité, qu'il passe avec le score le plus risible qui puisse être, et que le plus grand nombre de personnalités du 14 Mars - surtout les indépendants et le secrétaire général du 14 Mars -, parlementaires ou extraparlementaires, prennent publiquement position contre sa réélection. Il en va de la crédibilité du 14 Mars et de la fidélité aux électeurs qui ont passé des heures à attendre aux portes des bureaux de vote pour plébisciter un projet contre un autre. Il n'est jamais trop tard pour commencer à être à la hauteur des attentes de ses électeurs ; et un peu de cohérence n'a jamais fait de mal à personne. Rien que du bien ; beaucoup de bien.
Et hop, quatre ans de plus dans la poche !... C'est ce que doit se dire Nabih Berry à la veille de son cinquième mandat, de sa dix-huitième année consécutive à la tête de la présidence de la Chambre. Un record absolu de longévité pour un pays qui continue à se prévaloir d'être un « phare de la démocratie » parlementaire dans la région... Que le mouvement Amal plébiscite son chef pour un nouveau mandat, cela est tout à fait normal. Que Damas souhaite voir son poulain reprendre les rênes du pouvoir législatif pour quatre ans, afin de continuer à exercer, si besoin est, son hobby favori, à savoir susciter un blocage institutionnel au Liban pour laisser les passions...
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