Je suis profondément soulagé par le résultat des élections car j'étais très inquiet, en cas de « victoire divine», pour l'avenir de nos enfants, tous nos enfants. Mais de là à penser que l'avenir serait rose avec les gagnants actuels est un pas qu'il ne faudrait pas franchir. Chat échaudé craint l'eau froide. Cela n'absout pas nos leaders des erreurs passées et des risques qu'ils font courir à notre pays s'ils vont le gérer comme ils l'ont fait depuis l'indépendance, et spécialement durant les quinze dernières années. Chers élus, c'est probablement votre dernière chance car les Libanais ne vous en octroieront pas une autre dans quatre ans.
Cela dit, il faut que vous sachiez que beaucoup de personnes lucides et sages n'ont pas voté pour le 14 Mars mais ont voté contre l'alliance hors nature du 8 Mars. Elles ont voté, comme je l'ai souvent entendu et comme je le reporte, plus spécifiquement contre :
le kidnapping du pays par certaines forces régionales sous le couvert de milices communautaires ;
contre la présence des armes, quels que soient la justification et les prétextes (et auxquels d'ailleurs nous ne croyons pas) ;
contre la dérive d'une personne qui s'est enivrée lorsqu'on a voulu l'introniser patriarche des chrétiens d'Orient ;
une personne qui ressuscite les plaies d'un passé douloureux dans le but de réaliser des gains aux dépens des principes qu'il clame ;
les valeurs d'une personne qui n'est chrétienne que par naissance car elle n'a pas respecté le pardon et le repentir des autres qui ont tué parfois pour des raisons qui justifient aujourd'hui notre survie et d'autres fois pour des raisons qui n'appartiennent pas à nos valeurs ;
une personne qui s'est montrée inconsistante dans ses attitudes ainsi que dans le long cours de ses actions ;
une personne qui ne connaît pas les bonnes manières et qui utilise une terminologie indigne ;
une personne qui balaye toutes les personnes intelligentes et honnêtes émergeant dans son propre mouvement (en excluant les beaux-fils, neveux, cousins et autres) ;
une personne qui, au nom de la politique, a voulu annihiler notre référence spirituelle et notre point d'ancrage millénaire.
Et nous pourrions encore citer une myriade d'autres raisons.
Beaucoup d'électeurs n'auraient pas voté, dans l'absolu, pour les candidats du 14 Mars mais ont été contraints de le faire car entre deux maux, ils ont choisi le moindre. L'alliance du 14 Mars est issue d'une panoplie de partis, courants et personnes qui ont, individuellement ou collectivement, mal géré notre passé et à qui la moitié de la population libanaise ne fait pas (et ne fera probablement pas) confiance. Encore plus, cette minorité perdante ne doit en aucun cas être à son tour kidnappée par un système électoral qui escamote les souhaits et aspirations des communautés libanaises. Il est urgent de remettre en place une nouvelle loi électorale qui permette l'élection par chaque communauté de ses propres représentants sur une base nationale. L'élection d'un catholique par des voix sunnites ou celle d'un orthodoxe par des voix chiites ne fait qu'exacerber les tensions confessionnelles au lieu de les diluer et engendre des frustrations qui s'accumulent quoi qu'en disent les politiciens qui ont un intérêt électoral à perpétuer un système clanique. Un nouveau concept électoral devrait insuffler une plus grande et plus solide garantie pour une présence chrétienne active et soutenable dans le long terme.
Le mouvement du 14 Mars est certes loin d'être idéalement démocratique (car les composantes ne sont, pour la plupart, elles-mêmes pas démocratiques et ne peuvent donc engendrer un tout démocratique). Mais l'alliance du 8 Mars est encore moins démocratique vu le manque de parité numérique et militaire entre les parties qui la composent, et cela en excluant la prise en compte de l'existence d'armes qui sapent les fondements du concept même de la démocratie et de l'État de droit. Un mouvement armé qui se fait docile et discret, et un général aveuglé par le pouvoir et qui est prêt à présenter toutes les justifications pour couvrir son partenaire. Que vaut une alliance entre une institution et un homme ? Quel est le poids d'une « orange » devant un loup lorsque les échéances cruciales arriveraient?
Il est temps que la communauté chiite comprenne que sans la cohésion de l'ensemble de la population, il ne lui sera pas possible de prospérer dans les bonne règles de la citoyenneté et que le Libanais, sunnite soit-il ou chrétien, est plus disponible et proche que le coreligionnaire iranien. Le même message s'entend pour les sunnites avec leurs relations saoudiennes.
La communauté chiite a certes été négligée dans le développement du pays, et ceci a crée un sentiment d'appartenance et de dépendance à des mouvements financés par l'Iran qu'il est difficile d'ignorer et de contrer. Pour regagner la confiance de cette communauté, il faudrait un plan de développement du Sud et de la Békaa. De même, il faudrait immuniser la communauté sunnite contre des influences fondamentalistes, qu'elles soient d'origine locale ou régionale, en développant profondément le Akkar et Tripoli.
Mais la question du financement de ces plans se pose, sachant que le Liban est dans l'incapacité de répondre à ces besoins. Cependant, ce mégaprojet de développement national de réduction de la pauvreté, couplé à un apprentissage de la responsabilisation démocratique et étalé sur plusieurs années avec des indicateurs de performance clairs et mesurables, aurait, s'il était bien mené, un « spillover effect » sur toute la région et servirait de modèle de développement régional. Le nouvel angle sous lequel nous pourrions le présenter aux instances régionales et internationales pourrait fort bien les convaincre. Cette fois, il ne s'agit surtout pas de montrer le côté local ou national du développement, mais surtout son impact sur la scène régionale et sur son apport dans la relation avec le monde musulman telle qu'annoncée dans le discours d'Obama. Un tel plan pourrait définitivement immuniser le Liban contre les influences extérieures, et servir de modèle politique et économique pour le reste des populations moyen-orientales. Le Liban servirait de « success story » à une région et à des populations en quête d'un modèle à mi-chemin entre l'Occident et l'Orient, et aiderait à mieux comprendre le pourquoi de ce refus atavique contre l'Occident. Le moment est exceptionnellement propice, il faut en profiter.
L'objectif premier de l'alliance du 14 Mars serait de récupérer les citoyens qui ont été hypnotisés par les leaders de l'alliance du 8 Mars. Ils sont sous l'emprise d'une hypnose profonde, et le seul moyen de les en faire sortir serait de les exorciser en leur fournissant des preuves tangibles d'une bonne gouvernance. Il ne faut surtout pas agresser (même verbalement) les citoyens qui ont voté pour l'alliance du 8 Mars. Beaucoup ont voté suivant leurs convictions qui sont, à leurs yeux, légitimes. Ils ont voté contre la corruption, contre des leaders qu'ils considèrent les avoir menés à des guerres fratricides, contre l'abus de positions dominantes par un groupe contre d'autres groupes, contre la démocratie telle qu'elle est pratiquée dans notre pays et non telle qu'elle se comprend. Ils ont aussi voté pour beaucoup d'autres raisons, qu'elles soient réelles ou perçues à travers des prismes souvent biaisés. Quelles que soient leurs raisons, il est de notre devoir de citoyens de débattre et discuter avec eux pour mieux les comprendre et essayer autant que possible de répondre à leurs attentes. On ne peut construire un pays en faisant une chasse aux sorcières, mais en offrant des alternatives crédibles et génératrices d'espoir.
Je doute fort qu'une partie de l'équipe actuelle, qui représente la majorité élue, puisse mener le pays à bon port, mais aussi un plus grand espoir que la société libanaise puisse être capable de générer une élite bien pensante, incorruptible, ayant une vision pour le Liban de l'avenir. Cette élite existe déjà parmi nous ainsi qu'au sein de la diaspora ; elle est impatiente de participer activement à la refondation d'un pays sur des valeurs de l'honnêteté, du service public et du progrès.
Préparons l'avenir en impliquant chacun de nous encore plus dans la vie publique ; que chacun de son côté y participe en renforçant les institutions de la société civile, en étant plus critique et moins complaisant envers les dirigeants, en exigeant des comptes, en demandant plus de transparence, plus d'écrits et moins de paroles, plus de réalisations constructives. Le chantier qui nous attend est énorme. Ce que Fouad Chehab a commencé, il faut le continuer avec toutefois plus de démocratie. Nous sommes un peuple qui recherche la paix et qui a intérêt à s'abstenir de toute confrontation. Nous ne voulons ni de guerre ni de paix avec Israël tant que ce n'est pas un choix collectif arabe où tous les pays arabes s'engagent de façon égale et proportionnelle. Si toutefois nous faisons partie de cette communauté arabe, nous demandons à être traités en égal et non en exécutant d'une politique décidée par l'extérieur. Nous refusons de servir de monnaie d'échange lors des éventuelles négociations finales, ou d'exécuter une politique perse qui voudrait étendre son hégémonie sur le monde arabe pour soi-disant protéger la communauté chiite. Il est de notre responsabilité de protéger cette communauté comme nous l'avons fait lors de l'agression israélienne de 2006. Si cela est le prix pour garder le Liban uni, eh bien, soit. Sinon qu'il soit entendu que nous refusons de réveiller les anciens démons qui ont tenté certains dans le passé. Il faut que nos partenaires, nos deux partenaires, sachent que notre mission est de vivre ensemble, mais que pour vivre, il faut, en premier, exister dans la dignité.


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