Les loyalistes répondent que les prosyriens se contredisent. En 2007, rappellent-ils, Hassan Nasrallah, appelant à des législatives anticipées, avait indiqué que le vainqueur gouvernerait seul, précisant qu'en cas de défaite, « nous retournerions à la maison, et, si c'est l'inverse, il apparaîtrait que l'actuelle majorité est bien fictive ». Des propos largement repris par nombre de pôles opposants lors de la campagne électorale. Le leader du Hezbollah clamant même que « nous savons comment gouverner, et nous sommes capables de diriger mille pays comme le Liban ». Comme c'est l'inverse de l'inverse évoqué par le sayyed qui s'est produit, les loyalistes attendent du 8 Mars qu'il tienne parole. Ou qu'à tout le moins il ne tente plus de contrôler le pouvoir par défaut, c'est le mot, via le tiers de blocage.
Ils relèvent ensuite qu'ils ne peuvent concéder la présidence de la Chambre à la minorité sans garde-fou et garanties solides. Pour que le président Nabih Berry ne recommence pas à mélanger les casquettes et à se servir abusivement du poste au profit de son camp politique. Ce qui est une nette aberration, parce que la fonction n'appartient pas à une faction, mais à la République, entendre au peuple souverain.
Les majoritaires répètent qu'ils ne veulent opérer que dans le strict respect de Taëf, matrice de la Constitution. Dès lors, demandent-ils, comment les prosyriens peuvent-ils s'opposer à la régulation des mécanismes de fonctionnement de la Chambre alors qu'eux-mêmes posent des conditions pour la formation d'un gouvernement auquel, normalement, ils ne devraient même pas avoir accès? Les majoritaires soulignent que l'entente restant un mot-clé pour assurer la stabilité du pays, ils ne refusent pas de coopter des opposants dans le gouvernement, mais en refusant catégoriquement, cette fois, de leur accorder le tiers de blocage, si bien nommé.
En attendant le retour de Saad Hariri de Riyad, les loyalistes engagent donc des passes d'armes préliminaires avec les prosyriens, en leur lançant en substance : « Nous vous faisons déjà un cadeau de poids avec la réélection de Berry, alors ne soyez pas aussi gourmands pour ce qui est du cabinet. » Certains pôles souhaitent qu'il y ait un package deal, englobant la présidence de la Chambre et la présidence du Conseil, les quotas, la répartition des portefeuilles-clés et la déclaration ministérielle. Ils soutiennent que la situation régionale, tendue et dangereuse, impose plus que jamais l'entente interne. Saad Hariri a, dans cet esprit, proclamé après les élections une politique de la main tendue, en réprouvant la mentalité de copartage politicien, source de conditions préalables, et en prônant la coopération de tous, à travers le dialogue et une communication assainie. Il a ainsi souhaité une jonction entre les leaders, citant Hassan Nasrallah, le président Nabih Berry et le général Michel Aoun, en vue d'une bataille commune pour la renaissance d'un État de droit et des institutions.
Cependant, Saad Hariri a indiqué, à sa sortie de Bkerké la semaine dernière, qu'il n'est pas trop favorable à l'idée d'un package deal. D'autres pôles du 14 Mars vont tenter de le faire changer d'avis dans les prochains jours. Ils font valoir que cette formule permettrait d'obtenir des garanties concernant le retour de Berry au perchoir et de s'assurer qu'il n'y aurait plus de tiers de blocage. Pour eux, c'est en tout cas tellement hors de question qu'ils n'hésitent pas à affirmer que si l'exigence opposante est maintenue, il sera préférable de ne pas former de gouvernement, l'équipe Siniora continuant alors à expédier les affaires courantes.
Un professionnel observe une certaine similitude entre la phase présente et l'épisode Doha, quand l'émir du Qatar avait proposé un package deal pour traiter les conflits en cours, avec étapes et délais. Ce qui a été fait. Mais, ajoute cette source, dans le fond, les choses ne sont plus pareilles. Il y a désormais au Liban un chef de l'État qui peut proposer telle ou telle formule, et des solutions, sans qu'on doive en référer à un prince arabe. Le rôle du président Michel Sleiman, poursuit cette source, est essentiel, et il peut, après les élections, jouer encore plus efficacement les conciliateurs, les rassembleurs et les arbitres pour sortir le pays de la crise. Il reste à souligner qu'au-delà des tiraillements à caractère négociatoire, les principaux leaders affirment tous en privé qu'il n'est pas question de saborder le processus institutionnel, car la situation régionale et internationale autant que locale ne permet aucun débordement.

