Elle a aujourd'hui 31 ans. « Quand j'en avais 17, j'étais plutôt jolie. Je viens de Tripoli. On était six filles à la maison, et ma mère était partie, donc nous nous occupions de notre père. Le problème, c'est qu'il m'a touchée plusieurs fois parce qu'il se sentait seul. Je n'ai pas osé protester et je me suis laissée faire, mais je savais que ce n'était pas bien. Alors je suis partie, j'ai pris ce que j'avais et je suis allée habiter à Beyrouth. »
Myriam est arrivée dans la capitale sans argent et sans connaître personne. Elle se laisse aborder dans la rue par des jeunes de son âge, avec parmi eux des filles. « Je me suis fait une amie comme ça. Elle était un peu perdue, comme moi, mais elle connaissait du monde. Elle habitait dans l'appartement d'un vieux monsieur dont elle s'occupait, et il y avait de la place pour moi, alors je me suis installée. Elle ne travaillait pas, mais elle savait tout le temps où aller pour passer de bonnes soirées. C'est comme ça que j'ai commencé à rencontrer des garçons. On passait la nuit ensemble, à condition qu'ils me donnent un peu d'argent pour faire mes courses. Je ne savais pas que ça s'appelait de la prostitution. Pour moi, c'était comme ça, je n'avais pas idée qu'on puisse gagner de l'argent en travaillant, comme des garçons. »
La jeune fille explique qu'on ne lui avait tout simplement pas appris qu'elle pouvait travailler. « Ma mère ? Elle ne s'est jamais occupée de nous, elle a laissé mon père faire ce qu'il voulait de nous. Mes sœurs et mes cousines ? Elles ne parlaient que de se marier et d'avoir plein d'enfants. Je ne suis jamais allée à l'école. Je croyais que les femmes ne pouvaient servir qu'à la maison. Tout ce que j'avais, moi, c'était mon corps. J'ai fait ce que je pouvais avec. »
Les mésaventures
Les mésaventures se sont ensuite enchaînées pour elle. « Je suis tombée enceinte, et j'ai eu tellement peur que j'ai avorté. C'est une dame que je connaissais qui m'a aidée en cela, mais ça m'a fait très mal pendant longtemps. Ensuite, j'ai été à nouveau enceinte, et cette fois-ci je savais qui était le père. J'ai habité avec lui, chez ses parents, pendant un an. On avait prétendu qu'on s'était mariés, et c'était presque vrai, j'avais envie de rester avec lui. J'ai arrêté de coucher avec d'autres gars, parce qu'il s'occupait de moi. Puis ça a été l'accident de voiture. Mon copain est mort, ses parents ont gardé le gamin, et moi j'ai dû rappeler d'autres gars que je connaissais parce que j'avais besoin d'argent et que je ne savais pas comment en gagner. C'était fini, j'étais la pute de tout le monde. »
Myriam raconte cette succession de malheurs sans laisser à ses interlocuteurs le temps d'avoir pitié d'elle. « Moi, je ne raconte pas cela pour qu'on soit triste pour moi. Les sentiments, c'est mon problème, parce que c'est mon histoire. Ce que je veux dire aux autres, par contre, c'est qu'il y a des choses qui ne vont vraiment pas dans la société. Je suis devenue prostituée parce que je ne savais pas que j'avais droit à ma propre personnalité. C'est quelque chose qu'on apprend, ça, pas qu'on devine. »
« Je sais que je n'ai vraiment pas eu de chance, et que tout le monde ne part pas aussi mal dans la vie. Vous savez ce que je suis, moi ? Une caricature. Cela veut dire qu'on exagère les problèmes pour que tout le monde les voie. J'ai eu plein de malheurs dans ma vie, mais ça montre aux autres à quel point la société est criminelle envers les femmes. Si j'avais eu plus confiance en moi, j'aurais pu inventer quelque chose pour ne pas me laisser faire. »
Myriam dit « s'en être sortie » après qu'une amie lui eut parlé de Dar el-Amal, « la maison de l'espoir ». « Au début, raconte-t-elle, en entendant un nom comme ça, j'ai imaginé que c'était un endroit où ils faisaient des miracles. Mais en fait, c'est beaucoup plus simple que ça. Là-bas, ils ne font pas de miracles : ils te donnent de l'espoir. Ils te disent que tu peux faire quelque chose, ils te prouvent que la prostitution n'est pas la seule solution. Après ça, c'est à toi de bouger. »
Aujourd'hui, la jeune femme est salariée dans une société de nettoyage. Son salaire, quoique modeste, lui permet de louer un petit appartement où elle reçoit occasionnellement sa fille. « On me reconnaît de temps en temps, on me montre du doigt. J'ai un peu honte, mais je ne le montre pas, et j'évite d'aller dans les endroits où je connais du monde. Vous comprenez, je suis toujours la même personne, mais je vais de l'avant. »

