« Enfant unique avec sept frères et sœurs », dans une famille recomposée avec intelligence et bonheurs, aînée d'une tribu qu'elle protège à coups de griffes ou de mots dressés contre quiconque les effleure, une grand-mère Gemayel et une mère partisane, elle a ainsi compris assez tôt le sens du terme citoyen responsable !
Il est évident que la jeune femme n'aime pas les détours. Ils ressemblent pour elle à des impasses. Même si elle tient à rappeler que les combats ne peuvent être remportés dans l'impatience. Elle ose affirmer pour ceux, très rares, qui ne l'auraient pas remarqué, qu'elle aime diriger. Être à la tête et dans le cœur d'un événement, le penser, le mettre en marche, dans l'urgence s'il le faut, mais stress free. Car tout, pour elle, est « simple comme bonjour ». Même improviser une logistique pour accompagner une révolution qui fleurit. Et la tenir, efficace et en alerte, contre vents, tempêtes, courants et marées ennemis, 66 inoubliables jours durant. « Dans ma vie, c'est clair, il y a un avant et un après février 2005. »
Une expérience inoubliable
Pour Asma Andraos qui tient un journal intime « depuis l'âge de 6 ans », avoue-t-elle, l'avant cette date fatidique du 14 février était une existence somme toute simple comme bonjour. Des études scolaires en Angleterre, Sciences Po à Montréal, et un retour impatient au Liban, ses études à peine terminées. « C'était juste après Taëf. Je savais que j'allais rentrer la minute où j'aurais fini. Je suis très attachée au pays. J'ai grandi jusqu'à l'âge de 13 ans à Bickfaya où tout le monde vivait dans une ambiance dénuée d'artifices et de différences sociales, culturelles ou mondaines. Les relations étaient simples. »
Elle tente d'abord de reprendre l'entreprise familiale, en vain, « ce n'était pas mon truc ! » Puis elle s'attelle en free lance à rédiger des slogans et autres textes pour les agences de publicité, avant de remarquer que « je n'avais pas envie d'écrire des brochures pour des pâtes toute ma vie ! » Un peu par accident, un peu par curiosité, Asma accepte d'organiser un événement pour une banque étrangère voulant s'installer au Liban. Avec son complice Michael Nakfoor, elle décide de renouveler l'expérience, puis d'en faire un métier. Le duo, sous le nom de Stree, une contraction de stress et de free, se charge depuis de communication événementielle, imaginer et mettre en scène des événements dans les secteurs privé et public. « Nous nous occupons aussi bien de mariages que d'événements exceptionnels. La soirée du nouvel an au BIEL en décembre 2006, sous le thème « I Love Life », reste pour moi une des plus belles fêtes que nous ayons montées en un temps record. » En quelques années, la société s'est imposée au Liban mais aussi à l'étranger. L'équipe s'est développée, ils sont à présent huit, avec un nouvel associé, Makram Rabbath.
Entre les deux dates, il y a eu, indélébile, le printemps 05.
Le camp de la liberté
« Je suis souverainiste de naissance, tient à préciser Asma Andraos, je vivais dans ma bulle, comme anesthésiée depuis Taëf. Je ne connaissais même pas Rafic Hariri, mais j'avais saisi son rêve pour le pays. Au moment de l'explosion, j'ai ressenti, avec une violence inouïe, un mélange de colère et de tristesse. J'ai tout de suite compris que les foudres de l'enfer s'abattaient sur nous. »
Des foudres, certes, mais aussi un superbe arc-en-ciel qui s'est improvisé à la place des Martyrs, devenue très vite la place de la Liberté. Pour « dire non à ce qui se passait, crier que ça suffit ! » Asma et quelques amis envahissent un coin de cet espace, devenu lieu de recueillement pour les uns, puis espace d'expression pour les autres. Les slogans, des cris de révolte, s'expriment pour la première fois depuis des années. Le fameux « It's obvious no ? », à la question « qui a tué Hariri ? retransmis par toutes les télés du monde, les premiers interviews, une banderole improvisée, le 17 février, qui devient une pétition de 400 mètres avec plus de 10 000 signatures...
« À partir de là, rien ne pouvait plus nous arrêter, » poursuit Asma. Nous étions au bon endroit au bon moment lorsque nous nous sommes aperçus que les politiciens étaient dépassés par l'événement. » Des réunions sont rapidement organisées avec d'autres têtes pensantes et de discrets financiers mécènes. Al-Mujtamah al-Madani 05 (AMAM) est créé, composé d'un groupe d'hommes et de femmes libanais apolitiques, indépendants et démocratiques, toutes religions confondues. « Les deux premières tentes plantées par Samy Gemayel et Hicham Chaïa ont vite été suivies par d'autres. Il nous fallait une tente qui nous représente et, dans un deuxième temps, mettre sur pied une infrastructure qui puisse assurer aux 150 tentes, soit 500 personnes, nos 500 héros, de la nourriture et tout ce dont ils pouvaient avoir besoin pour fonctionner au quotidien. » Asma coordonne l'action, « ce qui m'a attiré autant d'amis que d'ennemis, avoue-t-elle. Mais je n'avais pas le temps de soigner la forme. Je dormais deux heures par jour ! » entourée d'amis, « mes garde-fous, qui me donnaient la force de continuer. »
Soixante-six jours de résistance et de bonheur plus tard, et quelque 390 couvertures,
75 000 sandwichs, 60 000 boissons, 20 000 drapeaux libanais, 10 000 écharpes distribués, « et après avoir obtenu nos requêtes, le retrait des syriens, la démission du gouvernement, l'arrestation des généraux et la création du tribunal international», le camp de la liberté est levé le 29 avril.
L'après-révolution
De ces inoubliables combats et moments, Asma, comme tous ses compagnons, a gardé une évidente nostalgie. Le sentiment d'une première mission accomplie, mais surtout la certitude que tout était possible et que tout reste encore à faire. Elle retiendra également le titre de héros de l'année 2005 qui lui a été décerné par la revue Times, auprès de 37 autres personnalités du monde, certaines célèbres, Maud Fontenoy, Florence Aubenas, Bob Geldof, Pedro Almodovar et Placido Domingo, d'autres inconnues. Elle occupe depuis le poste de consultante en communication au sein du bureau de Fouad Siniora. « Je suis passée d'une tente à la présidence du Conseil des ministres ! »
Aujourd'hui, avec le temps qui a passé, les événements, encourageants ou décevants, les élections qui se préparent, un goût sucré-salé dans les âmes, Asma Andraos aime à rappeler tous les acquis de cette belle révolution de 2005, car il y en a eu. Rappeler aussi « qu'être indépendant, ce n'est pas être neutre, qu'il nous faut revoir nos impatiences et nos sens des urgences et que les vrais changements prennent du temps ».
« Je voudrais croire qu'aux élections de 2012, de nouveaux visages pourront émerger. Mon rêve ? Organiser une fête de réunification où le Liban serait roi ! »


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