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Nos lecteurs ont la parole

Une « doctrine Obama » pour le Moyen-Orient ?

Charles RIZK
Quatre mois après l'installation du nouveau président des États-Unis, les lignes directrices de sa diplomatie au Moyen-Orient se clarifient, et cette diplomatie est tellement novatrice que l'on peut sans doute parler d'une « doctrine Obama » pour la région.
La novation la plus importante, qui détermine toutes les autres,  est le déplacement géographique des priorités. L'Irak et plus encore la Syrie, Israël ou la Palestine ont perdu leur centralité au profit de l'Afghanistan, et ce glissement vers l'Est du centre de gravité de l'action américaine est conçu non comme un abandon de l'Irak, mais comme le préalable de la solution de son problème. Car plus la présence militaire américaine en Irak se prolongera, moins les Irakiens seront encouragés à régler par eux-mêmes leurs différends politiques. Cette reconnaissance de la vanité de la solution militaire au profit de la prise en charge par les Irakiens eux-mêmes de leur avenir politique se double de l'aveu par Obama lui-même que l'Irak « n'est pas le centre de la lutte contre le terrorisme et ne l'a jamais été ».
L'Irak a été accusé de complicité dans la préparation du 11-Septembre alors qu'il n'y était pour rien, et de détention d'armes  de destruction massive qu'il n'avait pas. Son régime politique était certes tyrannique, mais la plupart des régimes arabes du Golfe à l'Océan ne le sont-ils pas ? Il a quand même été plongé dans un chaos dont quatre millions de personnes déplacées sont une manifestation parmi mille autres.
Menée en Irak contre un ennemi qui ne l'était pas, la guerre sera  ramenée à son vrai terrain, l'Afghanistan. Et elle ne sera pas que militaire. Car l'Afghanistan est beaucoup plus que le refuge montagneux de Ben Laden et de sa troupe hirsute. Il est le sommet  de « l'arc des crises » décrit par Zbignew Brzezinski, le carrefour stratégique où se croisent et s'affrontent les ambitions du Pakistan, de l'Inde, de la Russie, de la Chine et de l'Iran. Dans cet affrontement, les États-Unis sont prisonniers d'un dilemme : leur allié privilégié, le Pakistan, est condamné, quelque proaméricain que soit son gouvernement, à rester solidaire des talibans sunnites très populaires à l'intérieur de ses propres frontières. Comme au Cachemire où Inde et Pakistan s'opposent, une déroute en Afghanistan des talibans sunnites serait perçue comme une défaite pakistanaise et une victoire indienne objective qu'aucun régime pakistanais ne saurait supporter.
Or les talibans sont l'ennemi que les États-Unis et leurs alliés, la France notamment, pourchassent dans les montagnes d'Afghanistan. Comment sortir de cette situation dans laquelle  ennemis et amis s'enchevêtrent ? Certainement pas par la guerre et  obligatoirement par la diplomatie. Et c'est en ceci que la nouvelle démarche américaine prend  sa signification.
Elle semble devoir se dérouler en deux temps. Le premier consistera en un renforcement sur le terrain de la position des États-Unis face à leurs partenaires dans la négociation qui se profile : le dispositif militaire américain sera donc consolidé par  le transfert de troupes d'Irak vers l'Afghanistan. Mais déjà le deuxième temps se prépare et c'est dans cette perspective que s'inscrit la campagne menée aux États-Unis par deux hommes qui, sans appartenir à l'administration Obama, exercent, par leur personnalité, une influence certaine, Henry Kissinger et Zbignew Brzezinsky. Ils prônent tous deux une concertation diplomatique regroupant toutes les parties prenantes au conflit afghan.
Le nombre et la puissance de ces parties disent l'immensité des enjeux de cette concertation dont, au-delà de l'Afghanistan, dépend le destin du monde au XXIe siècle. Or, dans  cette concertation, les États-Unis ont un allié objectif inattendu, l'Iran, dont les intérêts en Afghanistan rejoignent les intérêts américains. La majorité sunnite Pachtoun, qui fournit l'essentiel du recrutement taliban, occupe des territoires à cheval entre l'Afghanistan et le Pakistan dont elle est   considérée comme le prolongement afghan. Face à elle, l'Iran chiite appuie les groupes tribaux rivaux, notamment Tadjiks,  et par là même s'oppose à l'ennemi taliban des États-Unis.
Cette coïncidence d'intérêts irano-américains s'était déjà manifestée lors de la première phase de la guerre en Afghanistan en 2001. Au lieu de l'exploiter pour s'ouvrir à l'Iran, l'administration Bush, pressée d'imposer la démocratie par la guerre  tous azimuts, répondit en classant l'Iran parmi les pays de l'axe du mal. Les ayatollahs rétorquèrent par un anathème inversé et accentuèrent l'escalade antiaméricaine dont la course iranienne à l'arme nucléaire représente aujourd'hui le paroxysme. Il est raisonnable de penser que la nouvelle administration américaine, qui proclame à l'envi son désir de « s'engager »  en Iran, exploitera avec réalisme l'opportunité que lui offre, à cet égard, sa nouvelle politique afghane.
C'est dans la perspective d'une ouverture à l'Iran que l'on doit désormais considérer l'évolution de la diplomatie américaine. L'influence régionale de l'Iran est en effet devenue telle que  cette ouverture déterminera les relations des États-Unis avec la région dans son ensemble. Toutes proportions gardées et avec les réserves qui, en la matière, sont dues, une analogie s'impose ici avec le renversement des alliances consécutif à la visite de Nixon et Kissinger à Pékin en 1972. Sans  sacrifier ses liens privilégiés avec ses alliés anciens comme l'Arabie saoudite et l'Égypte, Washington pourra, dans le même temps, apaiser ses relations avec les alliés moyen-orientaux de Téhéran.
On comprend dès lors la prudence des dirigeants français qui semblent s'être gardés de faire apparaître leurs initiatives en direction de la Syrie comme une tentative de la dégager de son alliance avec l'Iran et de la gagner à une politique pro-occidentale indépendante de Téhéran. Car ils savent qu'au-delà de l'assistance iranienne devenue indispensable à l'économie syrienne, les liens entre les deux pays sont rendus indéfectibles par la situation même de la communauté  alaouite, dominante mais minoritaire, en Syrie : privée de la protection chiite iranienne, cette communauté serait aisément submergée par la majorité sunnite.
Ils savent également qu'en abandonnant l'alliance iranienne, la Syrie compromettrait l'influence que cette alliance lui confère au Liban par l'intermédiaire du Hezbollah dont l'allégeance à l'Iran est égale sinon supérieure à son  allégeance à la Syrie, et qu'elle sacrifierait aussi la carte maîtresse que représente pour elle le mouvement Hamas dans le conflit palestinien. Ils savent en somme que  la Syrie est devenue à l'Iran ce que le Liban est, à son tour, à la Syrie et que c'est directement avec Téhéran que les affaires syriennes et libanaises doivent être négociées désormais.
Certes, la voie ouverte par Obama sera longue et semée d'embûches. Les outrances verbales d'Ahmadinejad continueront pour un temps : elles sont un élément du jeu diplomatique qui s'ouvre. Elles sont plus encore l'expression de tiraillements internes, annonciateurs de changements que les initiatives américaines accéléreront. En dialoguant avec  l'Iran, les États-Unis et leurs alliés européens dédramatisent enfin la question du  nucléaire iranien et en facilitent le règlement négocié. Au-delà même du Moyen-Orient, c'est avec l'Asie tout entière, et partant le monde, qu'ils ouvrent une ère diplomatique nouvelle.

Charles RIZK
Ministre de la Justice
2005-2008
Quatre mois après l'installation du nouveau président des États-Unis, les lignes directrices de sa diplomatie au Moyen-Orient se clarifient, et cette diplomatie est tellement novatrice que l'on peut sans doute parler d'une « doctrine Obama » pour la région.La novation la plus importante, qui détermine toutes les autres,  est le déplacement géographique des priorités. L'Irak et plus encore la Syrie, Israël ou la Palestine ont perdu leur centralité au profit de l'Afghanistan, et ce glissement vers l'Est du centre de gravité de l'action américaine est conçu non comme un abandon de l'Irak, mais comme le préalable de la solution de son problème. Car plus la présence militaire américaine en Irak se...
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