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Liban - Feuille De Route

L’arbre qui cache la forêt...

D'un certain point de vue, Michel Aoun a raison. « Il ne reste plus du 14 Mars que le nom », affirme le chef du CPL. Et, fort ironiquement, cela est plus ou moins vrai.
Le constat est parfaitement judicieux concernant l'absence injustifiable, par exemple, de Samir Frangié sur les listes de la majorité. Faut-il rappeler que ce dernier a été véritablement l'un des principaux précurseurs et initiateurs de l'esprit du 14 mars 2005, depuis la fondation du Congrès permanent pour le dialogue, au début des années 90, jusqu'à présent, en passant par la création du Rassemblement de Kornet Chehwane, du Forum démocratique, ou encore du Rassemblement du Bristol. C'est aussi lui qui, très symboliquement, du domicile de Walid Joumblatt, à Clemenceau, avait annoncé, le 18 février 2005, le début de l'intifada de l'indépendance. Faut-il également rappeler que Samir Frangié était toujours à l'avant-garde de la bataille pour l'indépendance, qu'il n'a jamais flanché dans les moments les plus difficiles ? Faut-il raviver la mémoire défaillante de certains en rappelant que ce sont des personnes comme lui qui, en refusant de concéder quoi que ce soit à Damas sous l'occupation, ont créé la dynamique souverainiste, et permis, de ce fait, le retour sur la scène des chefs chrétiens actuels ?
Le cas Samir Frangié résume tous les autres, qui n'ont pas moins de mérite dans cette longue bataille : Nassib Lahoud, Élias Atallah, Misbah el-Ahdab, Ghattas Khoury, etc. Le pire, c'est qu'ils ont tous été sacrifiés au profit de candidats partisans qui n'avaient aucune présence ou aucune consistance dans la bataille pour l'indépendance, et qui ont encore absolument tout à prouver pour montrer qu'ils méritent réellement l'honneur extraordinaire qui leur est fait de succéder à des personnalités de cette trempe. Et rien n'a été fait, du côté de ces partis, pour manifester la moindre gratitude vis-à-vis de ces figures emblématiques. Au contraire. Comme s'ils étaient des usurpateurs et que, maintenant, ces partis chrétiens étaient enfin là pour reprendre leur dû...

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L'anecdote, c'est que s'il ne reste plus du 14 Mars « que le nom », d'une certaine manière, c'est surtout en raison de Michel Aoun, et de ses deux chefs d'orchestre, le Hezbollah et Damas. Car c'est bien le général de Rabieh, en raison notamment de la voie qu'il a choisie après son accord avec le Hezb, qui reste le principal responsable de l'érosion de l'esprit du 14 mars 2005.
Il ne faut en effet pas se leurrer. Le spectre des armes du Hezbollah, et plus pratiquement, celui de l'agression du 7 mai 2008, plane plus que jamais sur le scrutin électoral, quand bien même la plupart des acteurs politiques, l'opposition en tête bien évidemment, cherchent à occulter ce paramètre déterminant. Il convient même de dire qu'il s'agit du facteur principal qui détermine aujourd'hui la politique libanaise depuis le retrait des forces syriennes en 2005.
La présence du paramètre des armes du Hezb sur la scène politique en général n'est pas sans déterminer la conduite des différentes communautés au Liban depuis un certain temps. Passée l'erreur de l'accord quadripartite, qui était une bien mauvaise tentative du 14 Mars de « gérer le conflit » avec le parti chiite, une partie des chrétiens, en l'occurrence le CPL, a décidé d'aller plus loin, et de se mettre littéralement sous la protection de ses armes en signant un pacte avec le Hezb. Dans ce sens, le responsable des études stratégiques du CPL, Adonis Akra, affirmait ainsi tout récemment à l'antenne de la MTV qu'avant le document d'entente avec le Hezb, le CPL « avait peur » de ses armes, mais plus après.
Pris dans la spirale du discours ultracommunautaire, et donc ultrachrétien, initiée à dessein par le général Aoun depuis son retour, le parti Kataëb, après l'assassinat de Pierre Gemayel, et, dans une moindre mesure, les Forces libanaises, ont opéré un repli sur eux-mêmes, un « repli chrétien » par rapport à l'instant rassembleur du 14 mars. Le Courant du futur étant diabolisé à outrance et en permanence par le CPL comme étant le poste avancé d'une invasion sunnite imminente, les partis chrétiens de la majorité ont dû se placer sur la défensive et faire, à leur tour, de la surenchère chrétienne. De plus, les armes du Hezbollah, toujours en raison de la crainte qu'elles suscitent, ont pavé la voie au retour en force, en milieu chrétien, de l'option fédéraliste, ou au moins d'une revendication chrétienne de décentralisation administrative « très poussée ». Loin du vouloir vivre ensemble du 14 mars 2005, le caractère belliqueux du Hezbollah a donc engendré soit une attitude de suivisme chez certains partis chrétiens, soit une attitude de rejet de la vie commune avec la composante chiite chez d'autres partis chrétiens. Qui représentent, dans les deux cas, une posture de dhimmitude.
Côté druze, l'invasion du 7 mai 2008 a poussé, toujours par crainte, le chef du PSP, Walid Joumblatt, dans ses derniers retranchements. Incapable de résister seul à l'arsenal du Hezbollah, et inquiet de la poussée démographique chiite dans sa région, Joumblatt tente lui aussi, depuis, de « gérer le conflit » avec le Hezb en calmant le jeu, avec, en tête, la protection des intérêts stratégiques de sa communauté. Enfin, côté sunnite, et aussi depuis le 7 mai 2008, Saad Hariri - et derrière lui l'ensemble de la communauté sunnite - s'emploie lui aussi à calmer le jeu et à tenter de « gérer le conflit », dans la crainte de l'explosion d'un conflit sunnito-chiite qui, s'il venait à s'embraser, détruirait tout le pays.
En d'autres termes, la présence des armes du Hezb dans un premier temps, puis leur retournement contre les Libanais en mai 2008, ont provoqué, depuis le retrait des forces syriennes, un repli progressif des communautés sur elles-mêmes, dans une attitude de minoritaires persécutés, repli essentiellement motivé par la crainte.

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Il ne faut pas se faire d'illusions : la pression permanente, qu'elle soit morale ou physique, des armes du Hezbollah sur la scène politique depuis 2005 constitue, à n'en point douter, l'épée de Damoclès réelle qui pèse sur le scrutin actuel. Ce n'est pas un hasard si le candidat du Hezb, Nawaf Moussaoui, mène depuis quelques jours une campagne acharnée contre la 1559 qu'il souhaite « enterrer » après le 7 juin, dans le cas où le 8 Mars remporterait la majorité, puisqu'il s'agit, avec la 1701, des seuls instruments dont le Liban dispose encore face au diktat des armes extralégales.
Or le problème, c'est que ce dossier des armes n'est que très peu évoqué par le 14 Mars dans une campagne électorale qui manque cruellement de substance politique. Pour deux raisons principales : d'abord les quatre partis qui résument désormais les candidats du 14 Mars sont plus ou moins dans une posture de « gestion du conflit » avec le Hezbollah, et, ensuite, ceux qui constituaient les fers de lance de la bataille, le 7 mai, contre l'agression du Hezb, c'est-à-dire les indépendants (à l'exception de Samir Geagea) comme Samir Frangié, Farès Souhaid, Misbah el-Ahdab, Élias Atallah et quelques autres, ont été écartés de la formation des listes. Seul Farès Souhaid, littéralement diabolisé par le Hezbollah à Jbeil, fait de la résistance en dernier des Mohicans face aux pressions du parti chiite qui cherche à l'ostraciser de la région avec son colistier, le valeureux François Bassil.
Le programme électoral commun du 14 Mars avait présenté la bataille comme étant celle du passage d'un État paralysé par le 8 Mars, tiers de blocage à l'appui, à un État réel et fonctionnel. Or le message que le Hezbollah - et, accessoirement ses alliés, de Aoun à Kandil et Wahhab - est en train de transmettre actuellement est le suivant : le passage ne peut se faire que dans l'autre sens, c'est-à-dire de l'État paralysé à la société de la résistance. En d'autres termes, et les propos menaçants de Mohammad Raad contre l'ensemble du régime samedi à Nabatiyeh étaient parfaitement révélateurs à ce niveau : c'est face à un véritable chantage que le Hezbollah place l'ensemble du pays, un choix impossible entre la paix civile à ses conditions et sous son influence, ou la guerre civile, sous ses missiles et ses roquettes.
Certes, le 14 Mars est actuellement en difficulté, tant en raison de ses démêlés internes que de l'attaque incessante dont il fait l'objet de la part du camp opposé. Il est surtout terriblement vrai que ce qu'il représente symboliquement et politiquement, par-delà ses personnalités et ses candidats - un Liban qui continue de se battre face à un projet politique aux antipodes de son identité plurielle, qui refuse toujours de devenir une arène de confrontation permanente et une société de (ou pour la) résistance -, est plus que jamais en danger.
Cela n'empêche qu'il ne faut pas perdre de vue la menace réelle, l'enjeu principal du scrutin du 7 juin prochain : les armes du Hezbollah. Loin du chantage milicien, les Libanais ont la possibilité, dès à présent, d'exprimer par tous les moyens, en renouant avec l'esprit civil d'unité matérialisé le 14 mars 2005, leur aspiration commune à la culture de la paix et à la neutralité du Liban, loin de toute forme de violence. Il s'agit du seul choix d'avenir à faire, et il se trouve entièrement entre les mains de l'opinion publique, des citoyens, et, tout particulièrement, des chrétiens parmi eux.

Après, il ne sera que trop tard.
D'un certain point de vue, Michel Aoun a raison. « Il ne reste plus du 14 Mars que le nom », affirme le chef du CPL. Et, fort ironiquement, cela est plus ou moins vrai. Le constat est parfaitement judicieux concernant l'absence injustifiable, par exemple, de Samir Frangié sur les listes de la majorité. Faut-il rappeler que ce dernier a été véritablement l'un des principaux précurseurs et initiateurs de l'esprit du 14 mars 2005, depuis la fondation du Congrès permanent pour le dialogue, au début des années 90, jusqu'à présent, en passant par la création du Rassemblement de Kornet Chehwane, du Forum démocratique, ou encore du Rassemblement du Bristol. C'est aussi lui qui, très symboliquement, du domicile de Walid...
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